1977 Album

Mirage

par Klaus SCHULZE

4,0
Sortie 1977

Mirage, Klaus SCHULZE (1977) : une musique de glace et de silence

Il y a des disques qui ressemblent a des saisons. Mirage, publie par Klaus Schulze en 1977, est un disque d’hiver. Son sous-titre ne laisse d’ailleurs aucun doute : « Eine elektronische Wintermusik », une musique electronique d’hiver. Tout est dans ces quelques mots. Ici, pas de fievre, pas d’agitation, pas de rythmes effrenes. Schulze nous emmene dans un paysage glace, immobile et majestueux, ou les nappes de synthetiseurs s’etendent comme des etendues neigeuses a perte de vue. Au moment ou le punk met le feu aux poudres dans les villes europeennes, l’Allemand compose la bande-son du grand silence blanc.

Le maitre de la Berlin School

Klaus Schulze n’est pas un debutant en 1977. Il a deja une histoire dense derriere lui. Batteur des tout debuts de Tangerine Dream, fondateur du groupe Ash Ra Tempel, il s’est rapidement impose comme l’une des figures majeures de ce qu’on appellera la Berlin School, ce courant de la musique electronique allemande qui privilegie les longues plages hypnotiques, les sequences repetitives et les textures sonores immersives. Aux cotes de Tangerine Dream et de quelques autres, Schulze a invente une grammaire entierement nouvelle, fondee non plus sur la chanson mais sur le voyage interieur.

Avec Mirage, il atteint l’un des sommets de son art. Le disque est concu comme une experience totale, une immersion dans un univers sonore d’une coherence absolue. Deux longues pieces se partagent l’espace : « Velvet Voyage » et « Crystal Lake ». Les titres eux-memes evoquent le voyage et le cristal, le mouvement lent et la transparence glacee.

Une architecture du temps

Ce qui fascine dans Mirage, c’est la maniere dont Schulze sculpte le temps. La musique ne progresse pas selon une logique narrative classique. Elle se deploie, elle respire, elle evolue par lentes metamorphoses presque imperceptibles. Une nappe s’installe, une sequence apparait, une couleur se modifie, et l’auditeur se retrouve transporte ailleurs sans avoir senti le mouvement. C’est une musique de la patience et de la contemplation, qui demande qu’on lui abandonne du temps pour reveler toute sa richesse.

Les synthetiseurs de Schulze produisent des sonorites d’une beaute froide et minerale. Tout evoque la glace, le givre, l’immensite des paysages nordiques. Il y a quelque chose de profondement cinematographique dans cette musique, qui semble appeler des images de plaines gelees, de lacs cristallises, de ciels d’hiver d’une clarte coupante. Schulze peint avec des sons, et sa palette ici est entierement composee de blancs et de bleus.

Un classique de l’ambient avant l’heure

Mirage occupe une place a part dans la discographie pourtant fournie de Schulze. C’est l’un de ses disques les plus depouilles, les plus rigoureux, les plus radicalement contemplatifs. Il prefigure une grande partie de ce qu’on appellera plus tard la musique ambient, ce genre voue a creer des atmospheres plutot qu’a raconter des histoires. Sans Schulze et ses contemporains, une bonne part de la musique electronique des decennies suivantes n’aurait jamais existe sous cette forme.

L’influence de ce disque et de toute l’oeuvre de Schulze se mesure a l’aune des innombrables musiciens qui s’en reclament, du monde de la techno la plus exigeante a celui des compositeurs de musiques de film. Schulze a montre qu’une machine pouvait produire de l’emotion pure, que le synthetiseur n’etait pas un gadget froid mais un instrument d’expression d’une profondeur inepuisable.

Une machinerie au service de l’emotion

Pour fabriquer ces immensites glacees, Schulze s’appuie sur un arsenal de synthetiseurs et de sequenceurs qu’il manie avec une virtuosite d’organiste de cathedrale. A une epoque ou ces machines sont encore capricieuses, encombrantes et difficiles a dompter, il en tire des textures d’une richesse et d’une subtilite inouies. Le secret de Schulze tient dans sa patience : il laisse les sequences se deployer, se superposer, se transformer par lentes derives, refusant la facilite de l’effet immediat. Mirage s’inscrit dans une periode particulierement inspiree de sa carriere, encadree par d’autres sommets de son catalogue, et marque l’aboutissement d’une recherche sur la musique purement atmospherique. Les reeditions ulterieures du disque l’enrichiront de pieces complementaires, mais l’essentiel demeure dans ces deux longues plages originelles, qui se suffisent amplement a elles-memes. Schulze y prouve qu’une musique sans batterie, sans guitare, sans voix et presque sans rythme peut etre infiniment plus emouvante que bien des chansons.

Disparu en 2022 apres une carriere d’une fecondite stupefiante, Klaus Schulze laisse derriere lui une montagne de disques parmi lesquels Mirage brille d’un eclat particulier. C’est l’album a conseiller a qui veut decouvrir l’art de ce geant discret de la musique allemande. Il suffit de baisser la lumiere, de fermer les yeux et de se laisser porter par « Velvet Voyage » pour comprendre pourquoi tant de musiciens revent encore d’atteindre cette serenite glacee, cette maitrise totale du temps et de l’espace sonore. Mirage est un voyage immobile vers le grand silence blanc, et c’est un voyage dont on ne revient pas tout a fait le meme.

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