1986 : et Dieu créa le boogie kaki
Souvenez-vous de l’année 1986. Tout le monde a une mèche permanentée, les claviers FM dégoulinent partout, et au milieu de ce carnaval de synthés, deux vieux briscards en jean délavé refusent obstinément de mourir. Status Quo, le groupe le plus têtu du rock britannique, sort un album qui s’appelle « In the Army Now » et qui va, contre toute attente, leur offrir l’un des plus gros tubes de leur carrière. Le 29 août 1986, la galette débarque dans les bacs. Et soudain, les rois du boogie à trois accords, ceux qu’on disait finis, ringards, bons pour la maison de retraite du hard rock, reviennent par la grande porte avec un single qui va matraquer toutes les radios d’Europe. Pas mal pour des types que la critique enterrait déjà.
Parce qu’il faut bien le dire : à ce moment-là, le Quo est dans une zone trouble. Le line-up vient de bouger, Jeff Rich à la batterie et John « Rhino » Edwards à la basse rejoignent le navire en 1986, et les fans grincent des dents. On murmure que la magie Rossi-Parfitt s’est éventée. On va voir ce qu’on va voir.
Live Aid, Wembley et la résurrection du dinosaure
Pour comprendre l’enjeu, il faut remonter d’un cran. Le 13 juillet 1985, Status Quo a eu l’honneur monstrueux d’ouvrir le Live Aid de Wembley. Les premiers accords de toute cette grand-messe planétaire, devant des centaines de millions de téléspectateurs, c’est eux. « Rockin’ All Over the World » balancé à la face du monde entier, Bob Geldof, la charité, l’Histoire avec un grand H. Le truc qui te recolle au plafond une carrière entière en quatre minutes. Sauf que, ironie du sort, le groupe était à l’époque pratiquement à l’arrêt, au bord de la séparation. Ce moment de gloire absolue aurait pu être le clap de fin.
Et c’est exactement là que se joue le génie têtu de Francis Rossi et Rick Parfitt. Plutôt que de tirer le rideau sur une apothéose, les deux frères de boogie remontent en studio avec Pip Williams aux manettes, et accouchent de cet album de la renaissance. Le post-Live Aid Quo est né, et il a la rage de prouver qu’il n’est pas qu’une carte postale nostalgique.
Bolland & Bolland, ou comment piquer une chanson néerlandaise pour en faire un hymne
Voici le plus beau coup de filou de l’affaire. Le single-titre, ce « In the Army Now » qui va tout rafler, n’est pas signé Rossi-Parfitt. C’est une reprise. L’original, baptisé « You’re in the Army Now », est l’oeuvre du duo néerlandais Bolland & Bolland, deux frères eux aussi (Rob et Ferdi), sortie au début des années 80. Une chanson un brin anti-militariste, qui avait connu son petit succès sur le continent.
Status Quo prend cette matière première et la passe à la moulinette maison. Ils greffent dessus un riff de synthé qui te rentre dans le crâne et n’en ressort plus jamais, ce petit motif glaçant et martial qui fait toute la signature de leur version. Le résultat ? Une marche militaire pop irrésistible, à mi-chemin entre le tube de stade et la satire en treillis, scandée par ce fameux refrain en faux clairon que des générations entières reprendront, bière à la main, dans tous les pubs du royaume.
Attention toutefois aux puristes du boogie : ne cherchez pas ici le shuffle endiablé à douze mesures qui a fait la réputation du groupe. Le single-titre est plus solennel, plus synthétique, presque atypique dans le catalogue. C’est précisément ce qui en a fait un carton transgénérationnel. Le boogie rock signature, lui, celui des doubles manches penchés et des têtes qui dodelinent en cadence, on le retrouve éparpillé ailleurs sur le disque.
Le carton : numéro 2 et toute l’Europe à genoux
Les chiffres, maintenant, parce qu’ils sont éloquents. Sorti le 29 août 1986 comme troisième single de l’album, « In the Army Now » grimpe jusqu’au numéro 2 du UK Singles Chart et y campe quatorze semaines. Quatorze semaines. À deux doigts du sommet, bloqué par on ne sait quelle injustice du destin, mais quel triomphe. Et l’Europe entière capitule : numéro un en Autriche, en Allemagne, en Irlande et en Suisse. Le dinosaure a non seulement survécu, il écrase tout.
L’album, de son côté, atteint un honorable numéro 7 au UK Albums Chart. Il aura craché plusieurs singles, dont « Rollin’ Home », « Red Sky », donc « In the Army Now » et enfin « Dreamin' ». Une cadence de tir respectable pour un groupe qu’on disait sur le déclin.
Verdict : un classique mal-aimé et fier de l’être
Soyons honnêtes, l’accueil critique fut tiède comme une bière oubliée. Mention bien chez AllMusic, mais la presse pop se montre cruelle, distribuant les fessées à qui mieux mieux. Le plus lucide reste encore Rick Parfitt lui-même, qui lâchera plus tard cette confession savoureuse : « The title song was great, but it had too many fillers. » Traduction maison : le morceau-titre déchirait, le reste faisait surtout du remplissage. On ne peut pas leur reprocher de manquer d’autodérision.
Mais qu’importe les pisse-froid. Quarante ans plus tard, ce refrain en faux clairon résonne encore dans toutes les fêtes, tous les stades, toutes les mémoires. Status Quo voulait prouver qu’on ne les enterrait pas si facilement. Mission accomplie, soldats. Rompez.
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