1971 Album

Hound Dog Taylor and the Houserockers

par Hound Dog TAYLOR

4,0
Sortie 1971
Genres blues rock

Il y a des histoires fondatrices dans le rock et dans le blues, des instants où tout bascule, où un homme ordinaire fait un pari fou qui change le cours d’une musique tout entière. En 1971, un jeune homme de 23 ans nommé Bruce Iglauer, employé au service expédition d’un disquaire de Chicago, décide de claquer ses 2 500 dollars d’héritage pour fonder un label de blues. Il s’appelait Alligator Records. Et le premier disque qu’il allait mettre sur le marché, c’était celui d’un bonhomme de 56 ans avec six doigts à chaque main, qui jouait de la slide sur des guitares japonaises bas de gamme achetées en solde, et qui beuglait le blues comme si sa vie en dépendait. Ce bonhomme, c’était Theodore Roosevelt Taylor, dit Hound Dog Taylor.

Pochette de Hound Dog Taylor and the Houserockers de Hound Dog Taylor
Hound Dog Taylor and the Houserockers, 1971

Un fantôme des bayous sur les trottoirs de Chicago

Theodore Roosevelt « Hound Dog » Taylor naît le 12 avril 1915 à Natchez, dans le Mississippi. Jeune métayer le jour, musicien des juke-joints la nuit, il ne commence à jouer de la guitare qu’à l’âge de 20 ans, mais rattrape le temps perdu avec une férocité rare. Sa technique de slide est une filiation directe d’Elmore James : cru, rugueux, magnifiquement impur. Ce qui distingue Taylor de tous les autres, c’est d’abord cette anomalie physique qui fascine autant qu’elle intrigue. Taylor souffre de polydactylie : il naît avec six doigts sur chaque main. Ces doigts supplémentaires, simples excroissances non fonctionnelles, ne l’empêchent pas de jouer. Un soir, en état d’ébriété avancée, il en coupe un avec un rasoir. La légende ne précise pas s’il s’en est voulu le lendemain matin.

En 1942, après qu’une croix du Ku Klux Klan est brûlée sur sa pelouse, il rejoint la grande migration des Noirs du Sud vers le Nord et s’installe à Chicago. Pendant des années, Hound Dog Taylor reste un secret de connaisseurs, une bête de scène réservée aux bars du South Side et aux étals du Maxwell Street Market, ce marché populaire en plein air où les bluesmens jouent pour quelques billets et la gloire locale. Personne ne pense à l’enregistrer sérieusement. Jusqu’à ce qu’Iglauer entre dans sa vie.

La rencontre entre les deux hommes tient du coup de foudre musical. Iglauer est un blanc du Midwest, passionnément convaincu que la musique de Hound Dog Taylor est trop grande pour rester confinée aux tavernes de Chicago. Il supplie son patron, Bob Koester de Delmark Records, de signer Taylor. Koester refuse, pas d’argent. Iglauer, tête de mule, prend son héritage de 2 500 dollars, fonde Alligator Records sur un coup de tête, et convoque les HouseRockers en studio pour deux sessions de quatre heures chacune.

Deux sessions, direct sur deux pistes, cent pour cent live

Voilà la chose remarquable avec cet album : il est enregistré direct sur deux pistes, en totale prise live en studio, sans overdub, sans filet, sans tricherie. Ce que vous entendez sur le disque, c’est exactement ce qui s’est passé dans la salle de Sound Studios à Chicago. Le trio, Hound Dog Taylor à la guitare slide et au chant, Brewer Phillips à la seconde guitare, Ted Harvey à la batterie, joue comme si le diable les regardait. Ce n’est pas une référence métaphorique : c’est littéralement la philosophie du trio. Jouer fort, jouer vite, jouer vrai.

La tracklist est un catalogue de brûlures blues. She’s Gone ouvre le bal avec une douleur slide déchirante. Walking the Ceiling et Taylor’s Rock enfoncent le clou d’un boogie démenti. Phillips’ Theme, longue pièce instrumentale de plus de cinq minutes, laisse le guitariste Brewer Phillips s’exprimer dans toute sa sauvagerie. Give Me Back My Wig, classique du répertoire blues adapté de Hound Dog Taylor lui-même, est peut-être la piste qui résume le mieux ce que le groupe accomplit : un plaisir physique immédiat, une danse entre les cordes et la gorge. 44 Blues et It Hurts Me Too complètent un panorama où chaque chanson est un kéroauto partant à toute vitesse.

Les guitares de Taylor sont des Teisco japonaises, des instruments achetées quelques dollars dans des magasins de bric et de broc. Il les amplifie avec des Silvertone bas de gamme, des amplis que la plupart des guitaristes professionnels auraient jetés à la poubelle. Mais dans les mains de Hound Dog, ces objets approximatifs deviennent des machines à cracher le feu. Son intonation n’est jamais parfaitement juste. Son jeu est parfois chaotique. Et c’est précisément ça qui le rend inimitable.

L’album sort en 1971, référence Alligator AL 4701, le tout premier disque du label naissant. La première année, il se vend à 9 000 exemplaires. Un chiffre modeste, mais suffisant pour qu’Alligator Records survive, grandisse, et devienne avec le temps le plus grand label de blues indépendant des États-Unis. À la fin des années 1990, le disque aura dépassé les 100 000 copies vendues aux États-Unis seulement. Pour un album de blues pur, c’est considérable. Les radios FM de la free form era le diffusent en rotation sur les campus américains, convertissant des milliers de jeunes blancs au blues électrique le plus brut qui soit.

Hound Dog Taylor ne vivra pas assez longtemps pour voir l’ampleur de ce qu’il a déclenché. Il meurt d’un cancer du poumon le 17 décembre 1975, à l’âge de 60 ans, laissant derrière lui trois albums studio et une réputation qui ne cesse de grandir depuis. Les Rolling Stones, ZZ Top, los musiciens de blues du monde entier citent son nom avec révérence. Dan Auerbach des Black Keys, Seasick Steve, une génération entière de guitaristes roots doivent quelque chose à cet homme qui jouait sur des guitares à 50 dollars et transformait l’imparfait en sublime.

Ce premier album est un objet sonore impossible à catégoriser proprement. Trop électrique pour le blues académique, trop blues pour le rock, trop sauvage pour la radio conventionnelle, il existe dans sa propre dimension. Quand Bruce Iglauer a fondé Alligator Records avec ses 2 500 dollars, il a fait le plus beau pari de sa vie. Et quand Hound Dog Taylor a posé son bottleneck sur les cordes d’une Teisco rachitique dans ce studio de Chicago, il a gravé quelque chose d’éternel.

La note des passionnés

4,0 /5

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