1990 Album

Dust My Broom

par Elmore JAMES

4,0
Sortie 1990
Genres blues

Elmore James, le roi de la slide guitar

Il y a des hommes qui entrent dans la legende en un seul morceau. Elmore James est de ceux la. Surnomme « The King of the Slide Guitar » pour sa maitrise stupefiante du bottleneck, ce bluesman du Mississippi a grave son nom dans le marbre avec un titre devenu hymne, « Dust My Broom ». Cette anthologie parue en 1990 rassemble le meilleur d’un geant trop tot disparu, et rappelle a quel point son influence irrigue encore tout le rock et le blues modernes.

L’histoire commence en 1951. Elmore James s’empare de « Dust My Broom », un titre signe Robert Johnson, et le transforme en brulot electrique porte par un riff de slide aussi simple qu’imparable. Ce motif, joue au goulot de bouteille sur des cordes saturees, devient instantanement un standard que tout bluesman se doit d’integrer a son repertoire. De Muddy Waters a Freddie King, des Anglais de Fleetwood Mac aux Yardbirds, tous se sont inclines devant la puissance de ce riff fondateur.

Un son qui a tout change

Ce qui fait la singularite d’Elmore James, c’est ce son de guitare incandescent, ce mariage du blues rural du Delta et de l’electricite urbaine de Chicago. La ou tant de bluesmen jouaient en finesse, lui poussait son ampli dans le rouge, faisait hurler ses cordes, inventait sans le savoir une bonne partie du vocabulaire du hard rock a venir. Chaque note semble arrachee a l’instrument, chaque phrase deborde d’une urgence presque physique, viscerale.

Sa voix, elle aussi, marque les esprits. Eraillee, plaintive, habitee, elle porte tout le poids d’une vie de galeres et de routes poussiereuses. Elmore James ne chante pas le blues, il le vit, et cela s’entend a chaque inflexion. Ses textes parlent de femmes qui partent, de solitude, de nuits sans sommeil, avec une sincerite desarmante qui transcende les annees et continue de toucher quiconque tend l’oreille a ces enregistrements d’un autre age.

L’influence du bonhomme sur le rock britannique est immense. Quand les jeunes Anglais des annees 60 decouvrent le blues americain, c’est souvent par la guitare d’Elmore James qu’ils tombent en pamoison. Brian Jones des Rolling Stones avait choisi son pseudonyme en hommage au bluesman, Jeremy Spencer des premiers Fleetwood Mac calquait son jeu sur le sien. Sans Elmore James, le son des guitares electriques saturees qui domineront le rock aurait sans doute eu une tout autre couleur.

Disparu en 1963, terrasse par une crise cardiaque alors qu’il n’avait que quarante cinq ans, Elmore James n’a pas connu de son vivant la reconnaissance qu’il meritait. C’est la posterite qui l’a sacre, au fil des reprises et des hommages, jusqu’a faire de lui l’une des figures tutelaires du blues electrique. Cette compilation participe de ce travail de memoire, offrant aux nouvelles generations la chance de decouvrir un artiste majeur, trop souvent eclipse par ses cadets plus mediatises.

Ecouter Elmore James aujourd’hui, c’est remonter aux sources, toucher du doigt le moment ou le blues a pris feu et a engendre tout ce qui suivrait. Chaque guitariste qui glisse un bottleneck sur ses cordes lui doit quelque chose, qu’il le sache ou non. Cette anthologie est donc bien plus qu’un disque nostalgique, c’est un document essentiel, la trace sonore d’un homme qui, le temps d’un riff, a change le cours de l’histoire de la musique. Le roi de la slide regne toujours.

Du Delta a Chicago

Le parcours d’Elmore James epouse celui de tout le blues du vingtieme siecle. Ne dans le Mississippi, berceau de cette musique, il grandit au son des guitares de fortune et des chants de travail, avant de rejoindre la grande migration vers le nord, vers Chicago, ou le blues s’electrifie et se durcit. Cette trajectoire, des champs de coton aux clubs enfumes de la grande ville, fait de lui un temoin et un acteur majeur de la transformation d’une musique rurale en force urbaine.

Son association avec d’autres geants du blues de Chicago, et notamment l’harmoniciste Sonny Boy Williamson, nourrit une oeuvre dense, enregistree au fil des annees pour differents labels. Cette anthologie permet de mesurer la coherence et la richesse de cette production, au dela du seul « Dust My Broom » qui l’a rendu immortel. On y decouvre un artiste complet, capable de la ballade poignante comme du brulot le plus rageur.

La fragilite de sa sante, un coeur defaillant qui finira par l’emporter, plane sur toute sa carriere et ajoute une urgence particuliere a sa musique. Elmore James jouait comme s’il savait son temps compte, donnant tout a chaque prise, sans economie. Cette intensite, cette generosite dans l’effort, expliquent sans doute pourquoi sa musique conserve, des decennies plus tard, une force emotionnelle intacte qui saisit l’auditeur des les premieres mesures.

Redecouvrir Elmore James, c’est rendre justice a un pionnier trop souvent relegue dans l’ombre des plus celebres. Sans lui, sans son riff fondateur et son jeu incandescent, le blues electrique et le rock qui en decoule auraient sonne autrement. Cette compilation est donc une porte d’entree ideale vers l’oeuvre d’un maitre, un hommage merite a celui qui regne pour l’eternite sur le royaume de la slide guitar.

La note des passionnés

4,0 /5

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Dust My Broom