Robert Johnson, l’homme qui vendit son ame
Aucun bluesman n’a engendre autant de legendes que Robert Johnson. Il aurait, dit on, vendu son ame au diable a un carrefour de minuit pour obtenir une virtuosite sans egale a la guitare. La realite est sans doute plus prosaique, mais le mythe colle a la peau de cet homme mort a vingt sept ans, empoisonne dit la rumeur, laissant derriere lui une vingtaine de morceaux seulement. Cette integrale parue en 1990 rassemble cet heritage minuscule et pourtant colossal.
Car ce sont bien ces quelques chansons, enregistrees a la fin des annees 30 dans des chambres d’hotel du sud des Etats Unis, qui ont marque le blues au fer rouge. « Cross Road Blues », « Sweet Home Chicago », « Hellhound on My Trail », autant de titres devenus des piliers du repertoire, repris et veneres par des generations entieres de musiciens. En si peu d’oeuvres, Robert Johnson a condense toute la quintessence du blues du Delta, sa solitude, sa peur, son desir, sa hantise.
Une influence sans limites
L’onde de choc traverse les decennies et les oceans. Les bluesmen americains, de Muddy Waters a Elmore James, ont puise dans son repertoire. Mais c’est surtout chez les Anglais que le culte atteint son paroxysme. Eric Clapton le considere comme le plus grand de tous, Keith Richards des Rolling Stones tombe en arret la premiere fois qu’il l’entend, Led Zeppelin pille allegrement son heritage. Sans Robert Johnson, le rock anglais des annees 60 n’aurait tout simplement pas existe sous cette forme.
Ce qui fascine dans ces enregistrements, c’est leur intensite brute. Seul avec sa guitare, Robert Johnson semble jouer comme si sa vie en dependait, multipliant les voix sur l’instrument au point qu’on a longtemps cru qu’ils etaient deux a jouer. Sa technique, son sens du rythme, sa facon de faire chanter et pleurer les cordes, tout depasse l’entendement pour l’epoque. Et sa voix, haut perchee, angoissee, semble porter le poids de tous les tourments du monde.
La sortie de cette integrale en 1990 constitue un evenement inattendu. Contre toute attente, le coffret se vend par centaines de milliers d’exemplaires, exploit inoui pour des enregistrements de blues vieux d’un demi siecle. Le succes temoigne de la fascination intacte qu’exerce le personnage, de cette aura mysterieuse qui entoure l’homme du carrefour. Toute une nouvelle generation decouvre alors celui sans qui une grande partie de la musique du vingtieme siecle n’aurait pas vu le jour.
Le mystere qui entoure Robert Johnson ajoute encore a sa legende. On ne connait de lui que deux photographies, sa vie reste largement obscure, les circonstances exactes de sa mort demeurent floues. Cette part d’ombre nourrit le mythe, fait de lui une figure presque irreelle, un fantome dont la musique seule temoigne du passage sur terre. Le diable du carrefour est devenu le saint patron de tous les guitaristes, une icone absolue.
Ecouter cette integrale, c’est toucher la source de toute une riviere musicale. Chaque accord de blues, chaque solo de rock, chaque riff de guitare electrique descend, de pres ou de loin, de ces quelques chansons gravees dans la fievre. Robert Johnson n’a peut etre pas vendu son ame au diable, mais il a offert la sienne a la posterite, et celle ci ne cesse de lui rendre hommage. Un document indispensable, le testament d’un genie foudroye en plein vol.
Le mythe et la realite
Derriere la legende du pacte avec le diable se cache un homme dont on sait finalement peu de choses. Robert Johnson a parcouru les routes du sud profond, jouant dans les bars, les fetes et les coins de rue, menant l’existence errante des bluesmen de son temps. Cette vie de vagabondage, marquee par la pauvrete et la precarite, nourrit une musique habitee par le sentiment de la fuite, de la poursuite, de l’impossible repos.
Sa mort, survenue dans des circonstances obscures, probablement empoisonne par un mari jaloux, scelle son entree dans le mythe. A vingt sept ans, il rejoint sans le savoir ce club tragique des musiciens disparus a cet age fatidique, qui comptera plus tard tant de legendes du rock. Cette disparition prematuree, cette oeuvre interrompue en plein vol, ajoutent une dimension romantique a un personnage deja entoure de mystere.
Le travail de remasterisation effectue pour cette integrale permet enfin d’entendre ces enregistrements anciens dans les meilleures conditions possibles. Chaque nuance du jeu de guitare, chaque inflexion de la voix, retrouvent une clarte qui revele toute la subtilite de l’art de Johnson. C’est une plongee saisissante dans les origines du blues, un voyage dans le temps qui rapproche l’auditeur moderne de ce genie disparu il y a si longtemps.
Au dela de son influence technique, Robert Johnson incarne quelque chose de plus profond, l’idee meme du bluesman, cette figure solitaire qui transforme la souffrance en beaute. Son ombre plane sur toute la musique populaire qui a suivi, des plus grands groupes de rock aux chanteurs contemporains. Cette integrale n’est pas un simple objet de collection, c’est un monument, le temoignage imperissable d’un homme qui a tout change avec quelques chansons.
La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration
