2005 Album

The Complete 1931 Recordings

par Skip JAMES

4,0
Sortie 2005
Artiste Skip JAMES
Genres blues

Il y a des voix qui semblent venir d’un autre monde. La voix de Skip James en fait partie. Ce falsetto aigu, tremblant et pourtant d’une precision absolue, enregistre en fevrier 1931 dans un studio de fortune a Grafton dans le Wisconsin, reste l’un des sons les plus etranges et les plus bouleversants de toute l’histoire de la musique americaine. Nehemiah Curtis « Skip » James est ne en 1902 dans le Mississippi profond, a Bentonia. Sa guitare a l’accordage ouvert en re mineur et sa technique de picking singuliere creent un univers sonore totalement distinct de celui de ses contemporains du Delta blues. Quand Revenant Records publie en 2005 The Complete 1931 Recordings, coffret exhaustif de toutes ses faces enregistrees pour Paramount Records cette annee-la, il ne s’agit pas d’une simple reissue discographique : c’est un acte de preservation culturelle majeur, la resurrection d’une oeuvre qui avait failli disparaitre completement, engloutie par l’histoire et l’indifference de son epoque. Ces enregistrements sont anteieurs a ceux de Robert Johnson, qui ne gravera ses sessions legendaires qu’en 1936 et 1937. Skip James est l’ancetre.

Grafton, Wisconsin, fevrier 1931 : l’enregistrement de l’impossible

Pour comprendre ce que represente cette session d’enregistrement, il faut se replacer dans le contexte. En 1931, les Etats-Unis sont en pleine Grande Depression. Les labels de disques sont en crise, les ventes s’effondrent, Paramount Records lui-meme est au bord de la faillite. Et pourtant, quelqu’un chez Paramount a eu la sagesse, ou la chance, d’envoyer un talent scout dans le Mississippi pour denicher de nouvelles voix. H.C. Spier, marchand de disques de Jackson dans le Mississippi et decouveur de talents legendaire, entend Skip James et comprend immediatement qu’il a affaire a quelque chose d’exceptionnel. Il l’envoie a Grafton, Wisconsin, ou Paramount dispose d’un studio rudimentaire. James y enregistre une vingtaine de faces en quelques jours. Les conditions d’enregistrement sont primitives : un micro unique, des microfones de mauvaise qualite, une prise de son loin d’etre ideale. Et pourtant, ce que les disques capturent depasse de loin les limitations techniques. La magie de Skip James traverse tout, comme si rien ne pouvait l’attenuer.

Devil Got My Woman, I’m So Glad et les chefs-d’oeuvre du coffret

Devil Got My Woman est probablement le titre le plus connu de Skip James, et l’un des blues les plus terrifiants jamais enregistres. Ce lamento sur l’amour perdu et la desesperation existentielle, chante dans ce falsetto impossible qui semble defier les lois de la physique vocale, est d’une noirceur absolue. Il n’y a pas d’espoir dans cette chanson, pas de redemption : juste un homme seul avec sa douleur et sa guitare, dans la nuit du Mississippi. I’m So Glad est a l’oppose de la palette emotionnelle, un boogie joyeux et inventif que Cream reprendra en 1966 et dont Eric Clapton et Jack Bruce feront un standard du blues-rock britannique. La confrontation entre les deux versions est saisissante : la ou la version de Skip James est intime et presque fragile, celle de Cream est un colosse electrique de sept minutes. Mais le genie de la composition est bien dans la version originale. Hard Time Killing Floor Blues est une meditation sur la misere economique de la Depression, d’une actualite troublante. 22-20 Blues est un document sonore sur la violence et la menace, une chanson qui parle de revolvers avec une matter-of-factness glacante. Crow Jane, enfin, est l’une des performances vocales les plus virtuoses de toute la session.

L’accordage en re mineur : une technologie du sentiment

Ce qui distingue techniquement Skip James de ses contemporains, c’est son usage d’un accordage open en re mineur, qu’il appelle « cross-note tuning ». Cet accordage, rare dans le blues de l’epoque qui utilisait generalement des accordages en majeur, donne a sa guitare une couleur harmonique immediatement reconnaissable : sombre, ambigue, tendue. Les accords de passage et les notes de passage qu’il utilise sur cet accordage creent des harmonies qui n’appartiennent ni au blues standard ni au jazz, mais a quelque chose d’entierement personnel. Cette originalite harmonique explique en partie pourquoi les musiciens de la generation beat, qui redecouvrira James dans les annees 1960, seront si frappes par son originalite : dans un paysage ou le blues semblait avoir trouve ses formules, Skip James proposait quelque chose d’entierement non-idiomatique.

La redécouverte des annees 1960 et le legs durable

Skip James vend tres peu de disques en 1931. Paramount Records fait faillite peu apres. James abandonne la musique professionelle et disparait pendant trois decennies, vivant de petits boulots et jouant occasionnellement dans des eglises. Puis, en 1964, lors du Newport Folk Festival, des chercheurs le retrouvent dans un hopital du Mississippi et le convainquent de remonter sur scene. Il a soixante-deux ans. Sa musique, intacte, atterrit directement dans le coeur d’une generation de jeunes musiciens blancs qui l’ecoutent avec stupeur et respect. Cream, John Fahey, Bonnie Raitt : nombreux seront ceux qui lui doivent quelque chose d’essentiel. Il mourra en 1969, quatre ans apres cette resurrection improbable. La reissue de Revenant Records en 2005 est une oeuvre de memoire necessaire : ces enregistrements appartiennent au patrimoine de l’humanite.

La note des passionnés

4,0 /5

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The Complete 1931 Recordings