Blues Masters, T-BONE WALKER : l’homme qui a branche le blues sur le secteur
Avant lui, la guitare blues etait une affaire acoustique, intime, repliee sur le creux d’une veranda du Sud. Apres lui, elle hurle, elle solote, elle prend la lumiere. Aaron Thibeaux Walker, dit T-Bone, est tout simplement le pere de la guitare blues electrique, et cette compilation Rhino de la collection Blues Masters offre une porte d’entree ideale vers son oeuvre. Une selection qui condense des annees 40 et 50 l’essentiel d’un genie trop souvent eclipse par ses propres heritiers.
Un pionnier texan
Ne en 1910 a Linden au Texas, mort en 1975 a Los Angeles, T-Bone Walker grandit dans le Deep Ellum de Dallas, ce quartier ou le blues bouillonne. Son surnom vient de la deformation de son deuxieme prenom, Thibeaux. Vers 1940, il fait un geste qui change tout : il branche sa guitare sur un amplificateur et en fait un veritable instrument soliste au sein d’un orchestre. Ce qui paraît aujourd’hui une evidence releve alors de la revolution. Le blues entre dans l’ere electrique, et le rock and roll a venir lui doit deja tout.
Stormy Monday, le standard absolu
Si T-Bone Walker n’avait laisse qu’une seule chanson, « Call It Stormy Monday (But Tuesday Is Just as Bad) » suffirait a sa gloire. Enregistre en 1947 pour Black and White Records, ce blues lent et elegant devient un standard repris a l’infini, du jazz au rock en passant par le rhythm and blues. La version de l’Allman Brothers Band en perpetuera la legende aupres du public rock. Une progression d’accords raffinee, une melancolie sophistiquee : tout l’art de Walker tient dans ce sommet d’elegance nocturne.
Le showman qui inventa les cabrioles
T-Bone Walker ne se contentait pas de jouer : il donnait un spectacle. Guitare derriere la tete, guitare dans le dos, guitare jouee avec les dents, grand ecart en pleine chanson : tout l’arsenal du guitar hero spectaculaire est deja la, des decennies avant ses imitateurs. Chuck Berry lui doit une partie de son numero, et Jimi Hendrix reprendra a son compte ces acrobaties devenues mythiques. Walker a invente non seulement un son mais une posture, celle du guitariste comme bete de scene.
La dette de B.B. King
L’influence la plus eclatante reste celle exercee sur B.B. King. Le roi du blues a raconte que la decouverte de « Stormy Monday » l’avait litteralement pousse a acheter une guitare electrique. Dans son autobiographie, King ecrit avoir cru, en entendant ce son, que Jesus en personne etait revenu sur terre jouer de la guitare. Ma plus grande dette musicale va a T-Bone, confessera-t-il. Albert King, Freddie King, et tant d’autres puiseront a la meme source. Toute la lignee de la guitare blues moderne passe par lui.
Une carriere entre les labels
La compilation pioche dans une discographie etalee sur plusieurs maisons : Black and White d’abord, ou naît « Stormy Monday », puis Imperial et Capitol dans les annees 50. C’est l’age d’or de Walker, celui ou il affine son jeu en notes simples, fluide et chantant, et ses accords sophistiqués empruntes au jazz. Le format Blues Masters de Rhino a precisement vocation a synthetiser cet essentiel pour l’auditeur curieux, en rassemblant les pepites d’une periode foisonnante.
L’inventeur du jump blues
Au-dela de sa guitare, T-Bone Walker fut aussi un architecte de styles. Dans les annees 40, sur la cote ouest americaine, il contribue a faconner le jump blues, ce blues swinguant, urbain et danse, joué avec une section de cuivres, qui prefigure directement le rhythm and blues et le rock and roll a venir. Loin des lamentations rurales du delta, Walker incarne un blues citadin, elegant, fait pour les clubs eclaires au neon de Los Angeles. Costume impeccable, sourire de seducteur, il transforme le bluesman en gentleman de la nuit. Cette modernite, cette urbanite, fait de lui un pont essentiel entre le blues ancestral et la musique populaire qui va exploser dans les annees 50. Sans le jump blues de Walker et de ses pairs, pas de Chuck Berry, pas de Little Richard, pas de rock and roll tel qu’on le connaît. La compilation Blues Masters permet precisement de saisir cette dimension de pionnier, cet homme qui regardait deja vers l’avenir quand tant d’autres restaient tournes vers le passe. Un visionnaire en costume trois pieces.
Remonter a la source
Ecouter cette compilation, c’est remonter le cours du fleuve jusqu’a la source. Tout ce que vous aimez dans la guitare electrique, le chant des cordes, les bends expressifs, l’art du solo qui raconte une histoire, tout cela commence ici, dans les mains d’un Texan elegant en costume impeccable. Adolescent, il avait servi de guide a l’aveugle Blind Lemon Jefferson dans les rues de Dallas, comme si le destin l’avait choisi pour transmettre le flambeau. T-Bone Walker n’est pas un nom parmi d’autres : c’est le point de depart. Et cette anthologie en offre la plus belle des introductions.
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