Le dandy revient hanter les ondes
Soyons clairs deux secondes : Bryan Ferry, ce n’est pas un type qui se rate. L’homme aux costumes coupés au laser, l’ex-crooner de Roxy Music, le dandy le plus tiré à quatre épingles de toute l’histoire du rock, ne sort pas un disque comme on vide une corbeille. Il le cisèle, le polit, le repolit, et accessoirement il rend fous tous les ingénieurs du son de la planète. « Bête Noire », paru le 2 novembre 1987 chez Virgin, c’est exactement ça : le septième album solo d’un perfectionniste maladif qui prend son temps comme d’autres prennent leur thé. Et croyez-moi, ce gars-là le prend, son temps.
Le contexte ? Deux ans plus tôt, « Boys and Girls » avait cartonné, tout en velours et en mélancolie chic. La suite logique aurait dû tomber vite. Sauf que chez Ferry, « vite » est un gros mot. L’intéressé l’a avoué lui-même à Q magazine en 1988 : « I thought it was going to be a very quick record to do, but what seems to be my natural work process now is to keep re-writing things. » Traduction maison : ce qui devait prendre trois mois en a pris bien davantage. Le bonhomme réécrivait des morceaux entamés des années plus tôt. On appelle ça de l’obsession, ou du génie. Souvent les deux.
Johnny Marr, le fantôme qui sauve la mise
Et là, coup de théâtre digne d’un bon polar. Pour pimenter cette pop léchée, Ferry s’offre un invité de marque : Johnny Marr, le guitariste tout juste sorti de l’explosion des Smiths. Le mec qui a réinventé l’arpège en Angleterre débarque chez le dandy. Ensemble, ils accouchent du single d’ouverture, « The Right Stuff ». Et tenez-vous bien : ce titre n’est pas né de rien. C’est une reprise déguisée de « Money Changes Everything », un instrumental que Marr avait pondu en face B du single « Bigmouth Strikes Again » des Smiths en 1986. Ferry pose ses mots dessus, sa voix de velours fripé, et hop : la carcasse mancunienne devient un slow de palace.
Le résultat grimpe jusqu’à la 37e place des charts britanniques, le seul Top 40 de l’album outre-Manche. Maigre ? Peut-être. Mais quelle classe. Dans le clip, Ferry et son orchestre, Marr compris, jouent pendant que des danseuses tournoient autour d’eux. Le summum du chic eighties, sans une goutte de transpiration. C’est froid, c’est élégant, c’est tellement Ferry que ça en deviendrait presque agaçant si ce n’était pas aussi bon.
Pop sensuelle pour nuits feutrées
Le reste du disque ? Une affaire de séduction au cordeau. « Kiss and Tell » est probablement le bijou de la collection : un groove caressant, une sensualité de boudoir, et le petit miracle commercial que Ferry n’avait jamais réussi auparavant. Le titre rate de justesse le Top 40 anglais (41e place, la poisse), mais réussit l’exploit de devenir l’un des rares singles solo de Ferry à entrer dans le Top 40 américain. L’Amérique, qui boudait poliment notre dandy depuis toujours, lui ouvre enfin la porte. Comme quoi, la patience paie.
Et puis il y a « Limbo », langoureux à souhait, qui prolonge cette ambiance de fin de soirée où les lumières sont tamisées et où plus personne n’a très envie de rentrer. Tout l’album baigne dans cette pop sophistiquée, sensuelle, taillée pour les heures tardives. C’est du sophisti-pop pur jus, l’art que Ferry pratique depuis « Avalon » du temps de Roxy : des synthés moelleux, des arrangements au millimètre, et cette voix éternellement au bord du soupir. Patrick Leonard, le complice qui venait de bosser sur « True Blue » de Madonna et qui filera ensuite vers « Like a Prayer », co-écrit plusieurs titres et apporte ce petit supplément de nervosité qui empêche l’ensemble de s’endormir dans son fauteuil club.
Le verdict des chiens de garde
Alors, à l’époque, la critique a fait la fine bouche. Accueil mitigé, comme souvent quand un artiste raffine trop sa formule. Billboard concédait que les morceaux étaient solides, avec « Kiss & Tell » et « Seven Deadly Sins » qui sortaient du lot. Trouser Press jugeait « Limbo », « Kiss and Tell » et « Day for Night » suffisamment attirants. Bref, on saluait le métier sans tomber à la renverse. Le public, lui, a tranché plus franchement : 9e place au Royaume-Uni. Pas mal pour un disque qu’on a longtemps soupçonné d’être un simple « Boys and Girls, deuxième couche ».
Avec le recul, le jugement s’est adouci. Ned Raggett, d’AllMusic, a fini par lâcher que « Bête Noire sparkles as the highlight of Ferry’s post-Roxy solo career », saluant ce fameux équilibre entre brume mystérieuse et énergie de dancefloor. Et il a raison, le bougre. Car au fond, « Bête Noire » (littéralement la bête noire, cette obsession qui vous ronge, ce qui colle parfaitement à un Ferry torturé par ses propres réécritures) est sans doute le sommet de sa carrière en solo. Un disque de dandy crooner qui refuse de vieillir, sculpté par un type incapable de poser le crayon, et habité par le fantôme guitaristique des Smiths. Mettez-le un soir d’hiver, lumière basse, et essayez de résister. Vous n’y arriverez pas. Personne n’y arrive. C’est tout le drame, et toute la beauté, de Bryan Ferry.
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