L’Ivoirien qui a planté un drapeau reggae en plein coeur de Pretoria
Mil neuf cent quatre-vingt-cinq. Pendant que l’Occident se trémousse sur de la synth-pop laquée et que les programmateurs radio comptent les sous, un type débarque d’Abidjan avec une basse qui pèse une tonne et un titre d’album qui claque comme une gifle : « Apartheid Is Nazism ». Vous avez bien lu. Pas « stop apartheid », pas « free Mandela » en lettrines roses sur fond de coucher de soleil. Non. Apartheid égale nazisme. Point final. Seydou Koné, alias Alpha Blondy, ne fait pas dans la dentelle diplomatique, et c’est précisément pour ça qu’on l’adore. Voilà un gaillard né en 1953 à Dimbokro, en Côte d’Ivoire, qui a osé dire tout haut ce que les chancelleries chuchotaient en se planquant derrière leurs intérêts miniers.
Le contexte, faut le rappeler aux distraits du fond de la classe. Au milieu des années 80, l’Afrique du Sud est un État voyou, Nelson Mandela croupit depuis plus de vingt ans dans une geôle de Robben Island, et le régime de Pretoria tabasse, emprisonne et assassine au nom d’une pigmentation. Et qui monte au créneau avec le plus de panache ? Pas une rock-star bardée de stades. Un Ivoirien qui chante le reggae mieux que beaucoup de Jamaïcains. Chapeau bas.
Une tour de Babel sur fond de ligne de basse
Ce qui sidère, sur ce disque, c’est le grand écart linguistique. Alpha Blondy, c’est l’homme-orchestre des langues. Il balance ses couplets en dioula (sa langue maternelle, le parler de l’Ouest africain), en français, en anglais, et il va piocher quand ça lui chante dans l’arabe et l’hébreu. Oui, monsieur. Un musulman ivoirien qui chante en hébreu sur un riddim jamaïcain : si ça c’est pas de la fraternité brute de décoffrage, je rends mon stylo. L’idée derrière tout ce bazar polyglotte n’est pas de frimer. C’est de dire que le message, lui, n’a pas de frontière. Que tu sois à Abidjan, à Kingston, à Soweto ou à Jérusalem, la même injustice te concerne.
Musicalement, le bonhomme n’a pas enregistré ce disque-là à Kingston, contrairement à la légende qu’on colporte parfois au comptoir. « Apartheid Is Nazism » a été mis en boîte à Abidjan, avec son Solar System Band, sa garde rapprochée. Et le malin a glissé des cuivres sur le morceau-titre, histoire de prouver qu’un brûlot politique peut aussi faire danser les hanches. Parce que c’est ça, le génie du reggae militant : te faire avaler la dynamite enrobée de sucre.
L’héritier africain de Bob Marley (et il assume)
Impossible de parler d’Alpha Blondy sans invoquer le saint patron. On l’a surnommé « le Bob Marley de l’Afrique », et pour une fois l’étiquette colle au maillot. Marley, c’est la matrice : le reggae comme arme de conscience massive, la spiritualité rasta greffée sur la révolte. Blondy reprend le flambeau et l’emporte sur un continent que la Jamaïque n’avait fait qu’effleurer. Le respect est tel qu’il ira, sur l’album « Jerusalem » en 1986, s’enregistrer carrément aux studios Tuff Gong de Kingston avec les Wailers eux-mêmes, le groupe de Marley, mené par Aston « Family Man » Barrett. La boucle est bouclée : l’élève africain entre dans la maison du maître. Mais « Apartheid Is Nazism », lui, reste le coup d’éclat fondateur, le disque qui a posé Blondy sur la carte mondiale.
Et le pari, contre toute attente, fonctionne. Le morceau-titre devient un classique de son répertoire, et l’album, distribué en import puis chez le label Shanachie, trouve son public bien au-delà de l’Afrique. Comprenez bien l’anomalie : un disque africain, politique jusqu’à l’os, chanté en cinq langues, qui se fraye un chemin dans les bacs occidentaux. C’est David qui shoote dans le tibia de Goliath en sifflotant.
Le panafricanisme en bandoulière, la foi en étendard
Ce qui traverse l’album de part en part, c’est une vision : l’Afrique debout, unie, fière, qui refuse de courber l’échine. Le panafricanisme de Blondy n’est pas un slogan de colloque universitaire, c’est une gifle adressée aux dictateurs, aux colons déguisés et aux racistes patentés. Quand il assène que l’apartheid, c’est le nazisme, il ne fait pas dans la métaphore facile : il établit une filiation idéologique, celle de la suprématie raciale érigée en système d’État. Au milieu des années 80, le dire avec cette violence frontale, ça demandait un sacré coffre.
Mais attention, le bonhomme n’est pas qu’un cogneur. Il y a chez lui une dimension spirituelle qui irrigue tout. La spiritualité rasta, bien sûr, mais aussi cette obsession du vivre-ensemble entre les religions : l’islam de ses racines, le judaïsme qu’il invoque, le christianisme qu’il convoque. Là où d’autres dressent des murs, Blondy bâtit des ponts. Le reggae devient chez lui une prière dansante, une supplique adressée aux puissants et un baume pour les opprimés. C’est rare, cette capacité à être à la fois en colère et lumineux.
Quarante ans plus tard, qu’en reste-t-il ? Un disque qui n’a pas pris une ride, parce que son combat, hélas, garde une actualité brûlante. Mandela est sorti de prison, l’apartheid légal a fini aux poubelles de l’Histoire, mais le racisme, lui, a la peau dure. « Apartheid Is Nazism » demeure un monument : la preuve qu’on peut faire trembler un régime avec une guitare, une basse et un courage de lion. Alpha Blondy n’a pas attendu la permission de personne pour gueuler la vérité. Et nous, on n’a qu’une chose à faire : monter le son.
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