1976 Album

Third World

par THIRD WORLD

4,0
Sortie 1976
Genres reggae

La scène musicale jamaïcaine de 1976 est en pleine effervescence. Le reggae, porté par Bob Marley sur la scène internationale et par des dizaines de groupes locaux qui explorent les possibilités de ce rythme particulier, est en train de devenir l’un des sons les plus importants de la décennie. Dans ce contexte, Third World arrive avec un premier album qui se distingue par sa façon d’intégrer le reggae dans un spectre plus large d’influences musicales, créant quelque chose qui touche à la fois le coeur de la tradition jamaïcaine et les territoires du soul, du funk et du rock.

Third World est fondé à Kingston au début des années soixante-dix par des musiciens qui ont tous une formation musicale solide et une exposition à des influences variées. William « Bunny Rugs » Clarke au chant, Stephen « Cat » Coore à la guitare, Richard Daley à la basse, Cornell Marshall à la batterie et Irwin « Carrot » Jarrett aux claviers : chacun apporte quelque chose qui enrichit le son collectif au-delà de ce que le reggae orthodoxe aurait pu offrir seul.

« Now That We Found Love » est la chanson qui a immédiatement établi l’identité du groupe : un groove reggae impeccable sous une mélodie soul d’une accessibilité immédiate. La voix de Clarke est l’un des instruments les plus distinctifs du groupe, capable de passer du crooner suave au chanteur passionné selon les besoins de la chanson. Sur ce morceau, il trouve un équilibre parfait entre les deux registres, suffisamment soul pour toucher un public international et suffisamment reggae pour rester ancré dans ses racines.

« 1865 (96° in the Shade) » est la chanson la plus directement politique de l’album, une évocation de la rébellion de Morant Bay en Jamaïque en 1865, menée par Paul Bogle contre l’autorité coloniale britannique. Third World traite l’histoire jamaïcaine avec la même déférence que Bob Marley traitait le message rastafari : comme une source de fierté collective et d’identité nationale. Cette dimension historique et politique donne à la chanson une profondeur qui va au-delà du simple divertissement.

La production de l’album, assurée par Island Records avec le soutien de Chris Blackwell, capture le groupe avec une clarté et une chaleur qui restituent l’atmosphère des sessions jamaïcaines. Il y a dans ce premier album quelque chose de frais et d’immédiat qui tient à la fois à la qualité des compositions et à l’énergie d’un groupe qui enregistre ses premières chansons en studio avec tout l’enthousiasme de la découverte.

La basse de Richard Daley est l’un des éléments les plus remarquables de l’album. Dans le reggae, la basse occupe une position centrale et mélodique que la plupart des autres genres musicaux ne lui accordent pas. Daley joue avec une fluidité et une créativité qui font que ses lignes sont des voix indépendantes dans l’arrangement plutôt que de simples fondations harmoniques.

Stephen « Cat » Coore à la guitare apporte une dimension qui distingue Third World de la plupart des groupes reggae de l’époque. Son jeu est influencé par Carlos Santana et par les guitaristes de jazz-funk, ce qui donne à certains passages une densité et une complexité qui élargissent le son du groupe au-delà des paramètres habituels du reggae. Cette ouverture musicale est l’une des caractéristiques les plus intéressantes de l’album.

Irwin Jarrett aux claviers est un autre musicien qui apporte une sophistication harmonique peu commune. Ses arrangements de claviers, qui incluent des touches de jazz et de soul américain, créent des couleurs et des textures qui enrichissent chaque chanson sans jamais surcharger les arrangements.

Ce premier album de Third World est le début d’une carrière qui durera des décennies et qui verra le groupe adapter son son aux tendances successives tout en maintenant une cohérence artistique remarquable. Il est la preuve que le reggae jamaïcain, dès le milieu des années soixante-dix, était capable de produire des musiciens suffisamment polyvalents pour parler à un public mondial sans trahir leurs racines.

Third World a su, mieux que beaucoup de leurs contemporains jamaïcains, naviguer entre les exigences d’un public local qui voulait du reggae authentique et les attentes d’un public international qui cherchait quelque chose de plus accessible. Leur fusion du reggae avec le soul américain et le rock a préfiguré les évolutions que connaîtrait la musique jamaïcaine dans les années quatre-vingt, quand les influences électroniques et dance allaient s’ajouter au mélange. Ce premier album est la fondation sur laquelle toute cette évolution a été construite, la preuve que l’ouverture musicale était dans l’ADN du groupe dès le début. La longévité de Third World, qui a continué à enregistrer et à tourner pendant des décennies, valide rétrospectivement les choix de ce premier disque.

Third World a aussi contribué à montrer que la musique jamaïcaine pouvait servir de pont entre des communautés musicales qui ne se parlaient pas toujours : les fans de reggae, les amateurs de soul et les auditeurs de rock se retrouvaient dans leurs concerts et autour de leurs albums avec une facilité qui disait quelque chose sur le pouvoir d’une musique ouverte et généreuse.

La note des passionnés

4,0 /5

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