Les Wailers, octobre 1973. Deuxième album pour Island Records, deuxième collaboration avec le producteur Chris Blackwell qui a compris avant quasiment tous ses contemporains que Bob Marley et ses partenaires portaient quelque chose d’universel dans leur musique jamaïcaine. « Burnin' » est un disque de neuf chansons en trente minutes qui condense une vision du monde, une philosophie de vie et un style musical dans un format d’une clarté et d’une puissance que peu d’albums de l’histoire du rock peuvent revendiquer.
Bob Marley, Peter Tosh et Bunny Wailer forment ensemble le trio vocal des Wailers, et leur harmonie est une des plus riches et des plus naturelles de la musique populaire. Chacun a une voix distincte : Marley avec sa chaleur et sa conviction, Tosh avec sa raideur et son autorité, Bunny avec sa légèreté et sa fluidité. Ensemble ils créent une texture vocale qui transcende les catégories habituelles et qui, dans le contexte du reggae jamaïcain, a une dimension presque liturgique.
« Get Up, Stand Up » ouvre l’album et pose immédiatement le thème central : l’appel à la conscience, à la résistance, à la dignité humaine. La chanson est co-écrite par Marley et Tosh, et Peter Tosh en chante la partie principale avec une intensité qui dépasse la simple déclaration pour atteindre quelque chose qui ressemble à un serment. Le refrain, simple et direct, s’installe dans la mémoire avec la force d’un proverbe et n’en sort plus.
« I Shot the Sheriff » est la chanson de l’album qui atteindra la conscience mondiale deux ans plus tard, quand Eric Clapton en publie une reprise qui monte au numéro un. Mais dans la version originale des Wailers, la chanson a une dimension différente : plus organique, plus ancrée dans la tradition de la ballade narrative jamaïcaine, avec un groove qui se déplace lentement comme une rivière de montagne. Le texte, une histoire d’injustice et de malentendus, est raconté depuis la perspective d’un homme qui cherche à se faire comprendre plus qu’à se défendre.
« Burnin’ and Lootin' » est la réponse musicale à des événements concrets, une observation directe de la réalité sociale jamaïcaine de cette époque. Marley y décrit une situation sociale tendue avec la précision du journaliste et la profondeur du poète, dans une mélodie qui porte la gravité du sujet sans jamais perdre cette qualité de légèreté rythmique qui est l’essence du reggae.
Aston Barrett à la basse et Carlton Barrett à la batterie forment la section rythmique de base, et leur façon de jouer ensemble est la fondation sur laquelle tout le reste repose. Aston joue des lignes de basse qui semblent simples et qui sont en réalité d’une sophistication rythmique considérable, toujours à l’exact endroit entre le temps et l’anticipation du temps qui crée le groove reggae. Carlton joue avec cette légèreté et cette précision que les musiciens de session du monde entier essaieront d’imiter pendant des décennies.
« Hallelujah Time » et « Pass It On » montrent la dimension spirituelle du groupe, les racines rastafariennes qui donnent à leur vision du monde une coherence philosophique que la plupart des groupes de rock ne prétendent pas avoir. Le rasta n’est pas un accessoire ou une esthétique pour les Wailers : c’est une façon d’être dans le monde, de voir le monde, et cette foi sincère transperce chaque note.
Peter Tosh et Bunny Wailer quittent le groupe après « Burnin' » pour des carrières solo. La tension entre leur vision artistique et celle de Marley, et peut-être aussi les inégalités dans les termes de leur accord avec Island Records, rend la continuation impossible. Mais leur présence sur ces deux premiers albums pour Island est une part essentielle de ce qui rend cette musique si grande. Le son des trois voix ensemble ne se retrouvera plus jamais.
« Small Axe » et « Rasta Man Chant » completent un album dont chaque chanson est une pièce complète et indispensable. « Burnin' » n’est pas un album à singles et face B : il est d’une cohérence totale du début à la fin, pensé et réalisé comme un tout qui dépasse ses parties. Cinquante ans après sa publication, il s’écoute d’une traite comme on lit un poème : chaque vers prépare le suivant jusqu’à la dernière note.
La dimension politique de la musique des Wailers ne se sépare pas de sa dimension spirituelle. Pour Marley, Tosh et Bunny Wailer, le reggae est un vecteur de conscience, un outil pour éveiller les gens à leur propre dignité et à la justice sociale. Cette combinaison de message et de musique n’est pas toujours facile à réaliser sans tomber dans la propaganda ou la prédication. Les Wailers y réussissent parce que leur message est ancré dans une humanité concrète et non dans des abstractions idéologiques.
« Burnin' » a trouvé son audience bien au-delà de la Jamaïque et de la diaspora africaine-caribéenne. Des jeunes Britanniques, des étudiants américains, des musiciens de Tokyo ou de Paris ont découvert cette musique et y ont trouvé quelque chose qui leur parlait directement. La force universelle du reggae des Wailers, cette capacité à traverser les cultures et les langues, est peut-être le plus grand hommage qu’on puisse rendre à la qualité de leur vision musicale.
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