Frederick « Toots » Hibbert est l’une des voix les plus puissantes et les plus distinctives de toute l’histoire du reggae et du rocksteady jamaïcain. Avec les Maytals, groupe qu’il a fondé au début des années soixante à Kingston, il a enregistré certains des disques les plus importants de la musique populaire jamaïcaine, des chansons qui ont influencé autant les musiciens locaux que les rockers britanniques et les artistes soul américains qui se sont penchés sur ce son particulier venu des Caraïbes. « In the Dark », sorti en 1976, est l’un des moments les plus accomplis de cette discographie exceptionnelle.
La voix de Toots est immédiatement reconnaissable parmi toutes les voix du reggae : puissante, expressive, avec une qualité de gospel américain qui dit les racines du chanteur dans la musique d’église jamaïcaine. Il chante avec une intensité qui peut rappeler James Brown ou Otis Redding, les grands maîtres de la soul américaine qu’il a toujours cités parmi ses influences fondamentales. Cette parenté avec le soul américain est l’une des caractéristiques les plus distinctives des Maytals par rapport aux autres groupes reggae jamaïcains de l’époque.
« Reggae Got Soul » est la chanson de l’album qui dit le mieux l’identité musicale du groupe. Elle affirme avec une conviction simple et directe que le reggae jamaïcain est une musique d’âme autant que le soul américain, qu’il vient d’un endroit de profondeur émotionnelle comparable et qu’il mérite le même respect. Toots chante cette affirmation avec une conviction qui la rend indiscutable. La chanson est devenue l’une des plus jouées du répertoire des Maytals, un standard qui résume en quelques minutes ce que le groupe a toujours cherché à dire.
« Pressure Drop » est reprise ici dans une nouvelle version. Cette chanson, l’une des plus célèbres du groupe et peut-être la plus célèbre reprise du reggae jamaïcain en dehors de l’oeuvre de Bob Marley, avait déjà été enregistrée par Toots plusieurs fois. La version de « In the Dark » est plus soul et plus funk que les versions précédentes, avec des arrangements de cuivres et des choeurs qui l’ouvrent vers un public encore plus large.
Les Maytals de 1976 incluent des musiciens qui ont accompagné Toots pendant des années et qui connaissent son style et ses besoins à la perfection. La section rythmique est d’une précision et d’une fluidité qui définissent le son reggae dans ses meilleures versions : le batteur tient un groove impeccable, la basse dessine des lignes mélodiques qui complètent la voix, et les guitares rythment avec l’accent particulier qui est la signature du reggae.
L’enregistrement de l’album bénéficie d’une production qui respecte la tradition jamaïcaine tout en lui donnant la clarté et la chaleur d’une réalisation internationale. Les studios jamaïcains de l’époque avaient développé un savoir-faire dans la capture du son reggae que peu d’autres endroits pouvaient égaler, et on l’entend dans la façon dont chaque instrument trouve sa place dans le mix.
La tradition dans laquelle s’inscrit « In the Dark » est celle du rocksteady jamaïcain des années soixante, genre que Toots et les Maytals ont contribué à définir avant que le reggae ne s’impose comme la musique dominante de l’île. Cette continuité avec les racines les plus anciennes de la musique populaire jamaïcaine donne à l’album une densité historique qui enrichit l’écoute.
L’influence de Toots Hibbert sur les musiciens britanniques de la fin des années soixante-dix est directe et documentée. The Clash ont repris « Pressure Drop » sur leur album « Black Market Clash ». Des dizaines d’autres artistes punk et new wave ont puisé dans le répertoire des Maytals. Cette reconnaissance british a contribué à internationaliser un artiste qui méritait depuis longtemps d’être entendu au-delà des frontières de la Jamaïque.
« In the Dark » est l’album qui montre Toots Hibbert dans la plénitude de ses moyens : une voix extraordinaire, un groupe rodé, un répertoire solide, et une conviction artistique qui ne laisse aucun doute sur la valeur de ce qu’il fait. C’est un disque incontournable pour quiconque veut comprendre ce que le reggae jamaïcain à son meilleur est capable d’être.
Toots Hibbert a toujours affirmé que le reggae, qu’il appelait « reggae » bien avant que le terme soit universellement adopté, était une musique de joie autant que de protestation. Cette double nature, la célébration et la résistance ensemble, est ce qui distingue les Maytals dans la tradition jamaïcaine. Là où d’autres artistes de l’époque choisissaient l’une ou l’autre dimension, Toots les maintenait en tension créative, créant une musique qui pouvait être dansée et réfléchie simultanément. « In the Dark » illustre cette tension avec une fluidité qui ne semble pas effort. Les artistes qui ont repris ses chansons, des Clash à Amy Winehouse, ont tous compris que ce qu’ils prenaient était plus qu’une mélodie : une façon de tenir ensemble les contraires.
La voix de Toots Hibbert, avec sa puissance et son expressivité uniques, est le bien commun de toute une tradition musicale jamaïcaine. Elle dit d’où vient cette musique, ce qu’elle a absorbé et ce qu’elle a créé d’original. « In the Dark » en reste l’un des documents les plus convaincants.
La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration
