Peter Tosh est l’une des personnalités les plus intransigeantes et les plus importantes de l’histoire du reggae. Cofondateur des Wailers avec Bob Marley et Bunny Livingston dans les années soixante à Kingston, il avait développé au sein du groupe une voix distincte, à la fois musicalement et politiquement, qui tranchait souvent avec la ligne plus diplomatique de Marley. Son départ des Wailers en 1973 était inévitable : Tosh n’était pas quelqu’un qui acceptait les compromis, et sa vision du reggae comme instrument de lutte politique et de libération spirituelle était trop radicale pour les besoins d’un groupe qui cherchait à atteindre un public mondial.
« Legalize It », son premier album solo, sorti en 1976, est la déclaration de principe la plus claire qu’il ait jamais faite. C’est un album de protestation et d’affirmation dans la tradition des grandes oeuvres de résistance culturelle jamaïcaine, un disque qui parle au nom d’une communauté et d’une culture qui se considèrent injustement marginalisées par un ordre politique et social qu’elles n’ont pas choisi.
La chanson titre est devenue l’hymne le plus connu de Tosh et l’un des enregistrements les plus emblématiques du reggae militant. Le titre fait référence à une plante sacrée dans la tradition rastafarie, qui occupe une place centrale dans la spiritualité de cette communauté jamaïcaine. Pour Tosh, la criminalisation de cette plante est une forme de persécution religieuse et culturelle autant qu’une question juridique. La chanson est construite sur un rythme reggae profond et hypnotique, avec la voix grave et assurée de Tosh qui porte le texte avec une conviction totale.
« Igziabeher (Let Jah Be Praised) » est la pièce la plus directement spirituelle de l’album, une invocation en swahili et en anglais qui dit les racines africaines de la foi rastafarie. Tosh était l’un des membres des Wailers qui prenait le plus au sérieux la dimension panafrikaniste du rastafarisme, la conviction que les descendants africains dispersés dans le monde devaient retrouver leurs racines et leur dignité. Cette chanson en est l’expression la plus directe.
« Why Must I Cry » est un moment de blues pur, une plainte qui dit la douleur d’une existence marquée par l’injustice et l’incompréhension. Tosh chante avec une intensité qui rappelle les grands chanteurs de soul américaine, et la comparaison est pertinente : comme eux, il chante au nom d’une communauté qui souffre et qui cherche dans la musique une façon de dire ce que les mots ordinaires ne suffisent pas à exprimer.
« Watcha Gonna Do » est plus énergique et plus direct, avec un groove funk-reggae qui fait balancer la tête et une conviction dans la voix qui ne laisse aucun doute sur la sincérité du message. Tosh alternait les tempéaments sur ses albums, passant des méditations spirituelles aux déclarations politiques directes, des ballades soul aux grooves plus dansants, et cette variété donne à « Legalize It » une richesse qui dépasse le simple album à thème.
La production de l’album capture le son reggae jamaïcain dans sa forme la plus pure : les guitares rythment avec l’accent saccadé qui est la marque du genre, la basse dessine ses lignes profondes et mélodiques, la batterie tient le groove avec une régularité qui invite le corps à se mettre en mouvement. C’est un son qui doit tout aux studios jamaïcains et aux musiciens qui ont développé ce langage musical collectif depuis les années soixante.
Tosh avait quitté les Wailers en laissant derrière lui un héritage qui allait être internationalisé par Marley. Mais son propre chemin, plus radical et moins diplomatique, était celui qui lui correspondait le mieux. « Legalize It » est l’album qui dit le mieux pourquoi ce chemin était le sien : une musique qui refuse les compromis, portée par une conviction totale, dans la tradition des artistes qui ont choisi la vérité sur la facilité.
La carrière solo de Peter Tosh a produit d’autres albums importants dans les années suivantes, notamment « Equal Rights » en 1977 et « Bush Doctor » en 1978. Mais « Legalize It » reste le point de départ de tout : l’album qui a dit, dès la première chanson, quel genre d’artiste Peter Tosh était et resterait toute sa vie.
La dimension musicale de « Legalize It » transcende le message politique de son titre. Peter Tosh était un musicien de premier ordre, formé dans les meilleures années du rocksteady et du reggae jamaïcain, et son jeu de guitare sur cet album est l’un des éléments les plus sous-estimés de son oeuvre. Sa façon de construire les arrangements, sobre et efficace, dit une compréhension profonde de ce qui fait qu’une chanson de reggae fonctionne : l’espace, la résonance, les silences qui laissent le groove respirer. « Equal Rights », l’album qui a suivi en 1977, a approfondi cette vision musicale. Mais « Legalize It » est là où tout a commencé, le premier document complet de ce qu’était Peter Tosh sans les Wailers.
Plus de Peter TOSH
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration

