Each One Teach One, GROUNDATION (2001) : le reggae passe au jazz
Du reggae racine joue par des Californiens biberonnes au jazz : voila l’equation improbable et magnifique de Groundation. Each One Teach One, paru en 2001 sur leur propre label Young Tree, deuxieme album du groupe, pose les bases d’un son absolument unique. Loin des cliches du reggae commercial, cette formation menee par Harrison Stafford fusionne les racines jamaïcaines avec l’harmonie et l’improvisation du jazz, dans de longues plages hypnotiques traversees de cuivres et de spiritualite rasta. Une proposition exigeante et envoutante, qui allait faire de Groundation un nom culte du reggae mondial.
Des etudiants en jazz
L’histoire de Groundation commence a l’universite, plus precisement dans le departement de jazz de la Sonoma State University, en Californie du Nord. C’est la que se rencontrent les fondateurs, dont Harrison Stafford au chant et a la guitare, tous formes a la musique savante du jazz. Cette origine n’est pas anecdotique : elle explique la sophistication harmonique du groupe, son goût pour l’improvisation, sa maîtrise instrumentale. Stafford ira meme jusqu’a enseigner l’histoire du reggae a l’universite, signe d’une approche autant intellectuelle que viscerale de cette musique qu’il revere.
Un mariage contre nature
Marier le reggae et le jazz pouvait sembler une gageure. Le premier est une musique du contretemps, de la repetition hypnotique, de la transe ; le second, celle de l’harmonie complexe et de l’improvisation libre. Groundation reussit pourtant la synthese avec une fluidite confondante. Les fondations rythmiques restent profondement roots, le contretemps de la guitare, la basse ronde et chaloupee, mais par-dessus se deploient des arrangements de cuivres sophistiques, des chorus improvises, des harmonies vocales a trois voix d’une richesse rare. Le resultat sonne organique, vivant, jamais demonstratif.
La spiritualite au coeur
Comme tout grand disque de reggae racine, Each One Teach One est traverse par la spiritualite rastafari. Les themes nyabinghi, la quete de Jah, la conscience africaine, la fraternite : tout l’univers mystique du mouvement irrigue les textes de Stafford. Le titre meme de l’album, chacun enseigne a un autre, dit cette dimension de transmission, de partage, d’elevation collective. La musique de Groundation ne cherche pas seulement a faire danser : elle vise une forme de communion, de meditation en mouvement, fidele a l’esprit le plus profond du reggae jamaïcain.
L’art de la duree
Une des signatures du groupe, c’est le goût des morceaux longs, etires, qui prennent le temps de se deployer. Loin du format radio, les chansons de Each One Teach One s’epanouissent en de longues plages ou les musiciens dialoguent, improvisent, font monter la tension. Cette logique de jam, heritee du jazz autant que des longues versions dub jamaïcaines, demande de l’auditeur une certaine disponibilite, une ecoute attentive. Mais la recompense est a la hauteur : on entre dans un flux, une transe douce, ou le temps semble se dilater. Une musique de patience et de profondeur.
L’invitation des anciens
Pour ancrer leur demarche dans la tradition, les jeunes Californiens s’entourent de figures respectees. Le legendaire chanteur nyabinghi Ras Michael apporte sa caution et sa presence sur le disque, tissant un lien direct avec les racines les plus profondes du reggae spirituel. Cette humilite, ce respect des anciens, en dit long sur le serieux de la demarche de Groundation. Le groupe ne joue pas au reggae : il s’inscrit dans une lignee, une genealogie, qu’il honore tout en la prolongeant vers des territoires nouveaux. Une fidelite qui force le respect du milieu.
La conquete de l’Europe
Si Each One Teach One pose les fondations, c’est avec l’album suivant, Hebron Gate, que Groundation explosera vraiment sur la scene internationale, et particulierement en Europe. La France, terre de reggae s’il en est, adoptera le groupe avec ferveur, l’accueillant annee apres annee sur les scenes des grands festivals. Cette reconnaissance europeenne, plus forte qu’aux Etats-Unis, fera de Groundation un habitue des tournees hexagonales, un nom familier des amateurs de reggae exigeant. Le travail patient amorce sur ce deuxieme disque finira par payer pleinement.
La transmission comme credo
Le titre de l’album, chacun enseigne a un autre, n’est pas un slogan creux : il resume toute la philosophie de Groundation. Harrison Stafford, qui enseignait l’histoire du reggae a l’universite, conçoit la musique comme un savoir a transmettre, une chaîne de connaissances et de spiritualite qui relie les generations. Inviter le veteran Ras Michael sur le disque participe de cette logique : honorer les anciens, recevoir leur heritage pour mieux le passer a son tour. Cette dimension pedagogique et fraternelle, profondement enracinee dans la culture rastafari, donne a la musique du groupe une gravite et une noblesse particulieres. Groundation ne fait pas que jouer du reggae : il en perpetue l’esprit le plus profond.
Une singularite precieuse
Reecoutez Each One Teach One et laissez-vous porter par cette proposition unique. Dans un paysage reggae souvent fige dans ses formules, Groundation apporte un souffle neuf, une ambition musicale rare, sans jamais trahir l’esprit racine. La fusion avec le jazz n’a rien d’un gadget : elle decoule d’une vraie culture musicale, d’un amour profond pour ces deux traditions. Ce disque inaugure une oeuvre exigeante et coherente, celle d’un groupe qui a choisi la voie difficile de l’authenticite et de la recherche. Chacun enseigne a un autre : Groundation, lui, nous a appris que le reggae pouvait encore se reinventer. Une lecon precieuse.
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