1991 Album

Yerself Is Steam

par MERCURY REV

4,0
Sortie 1991

Une apparition déconcertante

En 1991, Mercury Rev débarque avec Yerself Is Steam, un premier album qui ressemble à une fissure dans le réel. Comme le résume joliment la chronique, ça commence avec une voix qui pourrait être celle de Bowie, puis ça évoque les premières expérimentations de Pink Floyd, puis ça ne ressemble plus à rien du tout, sinon à Mercury Rev. Voilà un groupe aux multiples facettes, écartelé entre noise et pop, qui refuse obstinément toute case.

Originaire de l’État de New York, ce collectif d’allumés sonores fait partie de ces formations qui semblent jouer pour elles-mêmes, sans souci du public ni des conventions. Leur musique avance par bonds, par ruptures, par explosions inattendues, comme guidée par une logique intérieure que l’auditeur ne fait qu’entrevoir. Une aventure exigeante mais fascinante.

Le filon brut

La chronique met le doigt sur l’essentiel : on a le sentiment que le groupe vient de découvrir un filon, une énorme chose sonore qu’il commence tout juste à modeler. Yerself Is Steam sonne comme un travail en cours, capté à l’instant de l’éclosion, encore tout chaud de la matière première. Rien n’est lissé, rien n’est arrondi : ça sort brut, déconcertant, vivant.

Cette esthétique de l’inachevé, loin d’être un défaut, fait toute la saveur du disque. On assiste à une création en train de se faire, avec ses hésitations, ses fulgurances, ses débordements. Le groupe ne cherche pas la perfection mais l’incandescence, ce moment magique où la musique échappe à ses créateurs pour devenir quelque chose de plus grand.

Entre noise et pop

Le grand écart permanent entre la mélodie et le vacarme constitue la marque de fabrique de Mercury Rev. Un morceau peut s’ouvrir sur une ligne de chant cristalline avant de sombrer dans un maelström de larsens et de saturations, pour ressurgir ensuite, transfiguré. Cette dialectique du beau et du bruit, du fragile et du brutal, donne au disque sa tension électrique.

Des plages comme Chasing a Bee ou Frittering illustrent ce talent rare pour faire cohabiter les contraires. Les flûtes côtoient les guitares torturées, les murmures précèdent les éruptions, la douceur prépare l’orage. C’est une musique de paradoxes, qui tire sa force de ses tensions internes plutôt que de chercher à les résoudre.

Une parenté psychédélique

Classé dans la mouvance néo-psychédélique, Mercury Rev assume sans complexe son héritage. On entend dans Yerself Is Steam l’écho des grandes heures de l’expérimentation des années soixante, cette volonté d’élargir le champ du possible, de repousser les murs de la chanson conventionnelle. Mais le groupe ne se contente pas de copier : il digère ces influences pour en faire quelque chose de neuf.

Le terme de « dream pop » qui leur est parfois accolé n’est pas usurpé non plus. Il y a, dans ces morceaux, une dimension onirique, flottante, presque hallucinatoire. La musique semble se dérouler dans un état de demi-sommeil, où les images et les sons se déforment et se recomposent selon une logique de rêve. Une invitation au voyage intérieur.

Les prémices d’une grande aventure

Avec le recul, Yerself Is Steam apparaît comme le premier jalon d’une trajectoire passionnante. Mercury Rev allait par la suite affiner sa formule, jusqu’aux sommets de la fin des années 90, mais ce premier album conserve un charme particulier, celui de la jeunesse fougueuse et sans calcul. C’est l’album d’un groupe qui se cherche et qui, ce faisant, trouve des choses inouïes.

Les liens entre Mercury Rev et la scène des Flaming Lips, avec lesquels ils ont partagé des membres, témoignent de cette effervescence créative d’une époque où l’underground américain bouillonnait d’idées. Yerself Is Steam est un document précieux de ce moment où tout semblait possible, où la musique se réinventait dans les marges.

Un disque pour les défricheurs

Ce premier album ne s’adresse pas aux amateurs de pop calibrée. Il exige de l’auditeur un peu de patience et beaucoup de curiosité. Mais ceux qui acceptent de se laisser porter par ses méandres y trouveront des trésors, des moments de grâce pure surgissant au détour du chaos, des beautés inattendues nichées dans le bruit.

À l’écoute aujourd’hui, Yerself Is Steam conserve toute sa force de proposition. C’est le genre de disque qui réconcilie avec l’idée que la musique peut encore surprendre, déconcerter, ouvrir des portes insoupçonnées. Une oeuvre de jeunesse audacieuse, à redécouvrir par tous ceux que la routine sonore ennuie.

Une trajectoire singulière

Mercury Rev appartient à cette catégorie rare de groupes qui n’ont jamais cessé de se réinventer. De ce premier album bouillonnant aux fresques orchestrales plus tardives, le collectif a tracé une route imprévisible, refusant toujours de se laisser enfermer. Yerself Is Steam en constitue le point de départ flamboyant, le moment où tout restait possible et où l’audace primait sur la maîtrise.

Cette singularité a fait du groupe un objet de culte pour les amateurs de musiques aventureuses. Loin des projecteurs et des modes, Mercury Rev a cultivé une indépendance farouche qui force le respect. Revenir à ce premier disque, c’est saisir l’étincelle originelle d’une aventure musicale hors du commun, celle de musiciens qui ont toujours préféré l’exploration au confort des sentiers battus. Une leçon de liberté créatrice.

La note des passionnés

4,0 /5

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Yerself Is Steam