1987 •Album

Oh My Gawd!!!…The Flaming Lips

par The FLAMING LIPS

★★★★☆4,0

Oklahoma City, 1987 : trois cinglés, cinq mille dollars et une envie d’exploser la planète

Remontez le temps, bande de petits veinards. Pas en 1999, pas à l’heure du triomphe orchestral de « The Soft Bulletin », pas en 2002 quand « Yoshimi Battles the Pink Robots » a fait pleurer les festivaliers du monde entier sur des combats de robots roses. Non. On parle de 1987, en plein cagnard de l’Oklahoma, dans un trou paumé baptisé Oklahoma City, là où un grand échalas illuminé du nom de Wayne Coyne décide avec deux copains de faire le disque le plus barré de la décennie. « Oh My Gawd!!!… The Flaming Lips », deuxième album du groupe, sorti en 1987 sur le label Restless. Et croyez-moi, c’est du lourd, du poisseux, du génialement bordélique.

Le casting du crime : Wayne Coyne au chant et à la guitare, Michael Ivins à la basse, et Richard English derrière les fûts (et au piano, et aux choeurs, le bougre est partout). Trois types, une poignée de dollars, et la conviction inébranlable que le rock psychédélique n’avait pas encore touché le fond du gouffre cosmique. Spoiler : ils vont creuser. Avec le sourire.

Le grand n’importe quoi acide : du Floyd shooté au néon

Ce qui frappe d’emblée quand l’aiguille tombe sur « Everything’s Explodin' », premier morceau, c’est que ces gamins n’ont strictement aucune limite. Ça part en vrille, ça hurle, ça déborde de partout. Le neo-psychédélisme bruitiste et lo-fi des Lips, à cette époque, c’est un fourre-tout magnifique : du punk de bouseux (les critiques ont parlé de « hooky hillbilly-punk », et franchement ils n’avaient pas tort), des guitares qui crachent, des claviers qui dégoulinent, et cette impression permanente que tout l’attirail peut se casser la figure d’une seconde à l’autre. C’est sale, c’est fait maison, c’est du DIY pur jus. Et c’est précisément ce qui le rend irrésistible.

On a beaucoup comparé le disque à Pink Floyd, et pas seulement parce que Coyne a probablement usé ses disques de « Meddle ». Mais attention, pas le Floyd guindé des stades : plutôt le Floyd des débuts, celui qui flippait sa race au fond d’un studio enfumé. La filiation est assumée, revendiquée, digérée à la sauce Oklahoma. Les Lips de 1987 ne copient personne : ils recyclent le grand bazar cosmique des sixties et le passent à la moulinette du garage le plus crade.

Le morceau-monstre : neuf minutes pour fixer un plafond qui se tord

Et puis il y a LA pièce maîtresse, le truc qui fait basculer ce disque dans la légende des cinglés : « One Million Billionth of a Millisecond on a Sunday Morning ». Neuf minutes et des poussières de dérive hypnotique, de nappes inquiétantes, de montée lente vers nulle part. Les critiques y ont entendu un cousin germain du « Careful with That Axe, Eugene » du Floyd, et ils tiennent quelque chose.

Mais le meilleur, c’est l’histoire derrière. Coyne a raconté que Michael Ivins et lui se livraient à des expériences de privation de sommeil pendant l’écriture, histoire de pousser leur cerveau dans les cordes. L’idée du morceau, selon lui : « you sit there, when you did acid and stuff, and you can look at something and get so carried away in it that time just goes on ». Traduisez : tu fixes un truc défoncé jusqu’à ce que le temps lui-même parte en sucette. Voilà le programme. Un titre interminable sur l’élasticité de l’instant, pondu par deux types qui ne dormaient plus. On a connu démarche artistique moins engagée.

Tout le disque baigne dans cet humour cosmique tordu, cette gravité bidon qui ne se prend jamais totalement au sérieux. Le tracklisting à lui seul vaut le détour : « Maximum Dream for Evil Knievel » (oui, une ode au casse-cou en moto), « The Ceiling Is Bendin' » (le plafond qui se gondole, on reste dans le thème hallucinatoire), et même un diptyque « Ode to C.C. » coupé en deux parties éparpillées sur la galette. Du grand foutoir conceptuel, mais un foutoir qui tient debout.

Le testament fumant : « Love Yer Brain » et l’art de partir en beauté

Comment clôt-on un disque pareil ? Par « Love Yer Brain », plusieurs minutes d’apothéose bringuebalante, le genre de final qui te laisse vautré sur la moquette à te demander ce qui vient de te tomber dessus. C’est l’épitaphe parfaite pour un album qui passe son temps à frôler l’effondrement sans jamais s’écrouler tout à fait. Aimez votre cerveau, qu’ils disent. Après l’avoir copieusement essoré pendant toute la durée du disque, l’invitation a quelque chose de touchant.

AllMusic colle trois étoiles sur cinq à l’objet, et note que « their glee at what they get away with here is infectious » : leur jubilation devant tout ce qu’ils réussissent à faire passer est contagieuse. C’est exactement ça. En 1987, « Oh My Gawd!!! » n’a fait frémir personne au-delà du cercle restreint des fous furieux du punk underground et de la scène alternative. Zéro hit, zéro radio, zéro tapis rouge. Juste un groupe culte en train de se constituer un public de happy few qui savaient, eux, qu’il se tramait quelque chose dans ce coin oublié de l’Amérique.

Et c’est précisément pour ça qu’il faut réhabiliter ce disque aujourd’hui. Avant les symphonies pour robots, avant les confettis et les ballons géants, avant le Wayne Coyne dans sa boule en plastique géante, il y avait ces trois marioles d’Oklahoma City, quelques dollars en poche, des cernes jusqu’au menton, et une foi de charbonnier dans le pouvoir du bruit. « Oh My Gawd!!! » n’est pas le chef-d’oeuvre des Flaming Lips. C’est mieux : c’est le brouillon génial, la matrice baveuse, le moment où le monstre cosmique a ouvert un oeil. Foncez le déterrer. Votre cerveau vous remerciera. Ou pas. Mais il aura vécu.

La note des passionnés

4,0 /5

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