Vespertine, BJORK (2001) : la musique chuchotee a l’oreille du monde
Apres l’experience traumatisante du tournage de Dancer in the Dark de Lars von Trier, Palme d’or a Cannes mais epreuve emotionnelle intense, Bjork avait besoin de se replier, de rentrer chez elle, de chuchoter plutot que de hurler. Paru en aout 2001, Vespertine est ce repli en forme de chef-d’oeuvre : un disque d’une intimite bouleversante, concu pour l’ecoute solitaire au casque, dans la chaleur d’un foyer en plein hiver. L’Islandaise y reinvente le concept meme d’album personnel.
L’esthetique du minuscule
La grande trouvaille de Vespertine, ce sont ses microbeats : des rythmes batis a partir de sons domestiques infimes. Des cartes que l’on bat, de la glace qui craque, des pas dans la neige. Bjork transforme les bruits du quotidien en percussions feutrees, creant une texture sonore d’une delicatesse inouie. Autour, des harpes jouees par Zeena Parkins, des boîtes a musique, un celesta, un choeur. Tout est murmure, miniature, dentelle. C’est un disque qui se penche vers vous au lieu de vous prendre a la gorge.
Pensee pour l’ere du casque
Bjork a concu ce disque en pleine emergence d’internet et du telechargement, a l’epoque de Napster. Consciente que la musique allait desormais s’ecouter compressee, au casque, sur des ordinateurs, elle a delibererement evite les sonorites qui se degradent au format MP3, privilegiant les frequences qui survivent a la compression. Une intuition geniale qui fait de Vespertine un disque profondement de son temps, anticipant la maniere dont nous allions tous ecouter la musique dans les annees a venir. L’intime numerique avant l’heure.
L’erotisme et l’intime
Le disque baigne dans une atmosphere d’erotisme tendre et d’intimite amoureuse, nourrie par sa relation naissante avec l’artiste Matthew Barney. Bjork puise aussi chez les poetes, du cote d’E.E. Cummings notamment. Les chansons parlent de cocons, de refuges, de corps qui s’enlacent loin du regard du monde. « Cocoon » en est l’exemple le plus saisissant, avec sa nudite musicale presque genante de proximite. Jamais Bjork ne s’etait montree aussi vulnerable, aussi a fleur de peau.
Pagan Poetry et le scandale
Tous les titres ne se laissent pas pour autant domestiquer. « Pagan Poetry » donne lieu a un clip realise par Nick Knight, banni par MTV aux Etats-Unis pour ses images stylisees de sexualite explicite et de perles cousues a meme la peau. La controverse rappelle que sous la douceur apparente couve une artiste radicale, prete a choquer pour servir sa vision. « Hidden Place », premier single, et le sublime « It’s Not Up to You » comptent parmi les plus belles pages d’une discographie pourtant somptueuse.
Un choeur venu du froid
Pour incarner sur scene cet univers de cristal, Bjork s’entoure d’un dispositif rare : un choeur de femmes inuites du Groenland, la harpiste Zeena Parkins, le duo electronique Matmos qui a coproduit le disque. La tournee, demarree a Paris, privilegie les salles a l’acoustique soignee plutot que les grandes arenes, fidele a l’esprit confidentiel de l’oeuvre. Cette coherence totale, du studio a la scene, fait de Vespertine un objet artistique d’une rare integrite.
Apres la tempete von Trier
On ne peut comprendre Vespertine sans evoquer ce qui l’a precede. En 2000, Bjork tient le role principal de Dancer in the Dark de Lars von Trier, melodrame dechirant qui lui vaut le prix d’interpretation feminine a Cannes et une Palme d’or pour le film. Mais le tournage fut une epreuve, une experience emotionnelle si intense que l’artiste jura de ne plus jamais jouer la comedie. La bande originale, Selmasongs, prolongeait cette dramaturgie spectaculaire, ces grandes orchestrations cinematographiques. Vespertine est la reponse exacte, le contrepied absolu : apres l’exposition publique et la douleur du grand ecran, Bjork choisit l’intime, le secret, le minuscule. Elle se retire dans son cocon, troque les violons grandioses pour les craquements de glace et les harpes chuchotees. Ce mouvement de balancier, du spectaculaire au confidentiel, donne au disque toute sa charge emotionnelle. C’est une convalescence en musique, une maniere de se reconstruire dans le silence apres le tumulte. Connaître ce contexte ajoute une couche de poignance a chaque microbeat, a chaque souffle retenu. Vespertine est le disque d’une femme qui se soigne en creant.
Un sommet absolu
La critique ne s’y trompe pas : accueil triomphal, Vespertine est aussitot salue comme l’un des sommets de la carriere de Bjork, voire comme son chef-d’oeuvre. Premiere place des classements dans plusieurs pays, dont la France, l’Islande et la Scandinavie. Avec le temps, sa reputation n’a fait que croître. Reecoutez-le par une nuit d’hiver, casque visse sur les oreilles : vous comprendrez pourquoi tant d’auditeurs le tiennent pour un compagnon intime, un disque que l’on n’ecoute pas mais que l’on habite. Bjork y a fait le pari fou de la fragilite, et c’est en chuchotant qu’elle a parle le plus fort. La preuve definitive qu’une artiste pop pouvait etre une avant-gardiste totale.
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