Liverpool, 2005. Pendant que le monde entier chante Fix You de Coldplay ou danse sur Feel Good Inc. des Gorillaz, une poignee de jeunes gens de la ville des Beatles decident de ressusciter le spectre du punk-reggae londonien des annees 1980. Les Dead 60s debarquent avec un premier album eponyme qui sonne comme si The Clash et The Specials n’avaient jamais cesse d’exister. Pas de nostalgie molle ici, pas de retro kitsch : juste une fureur brute et contagieuse, un mepris visceral pour l’ordre etabli, et des guitares qui craquent comme des bris de vitrine par une nuit d’emeute. A une epoque ou le garage rock new-yorkais de The Strokes et The White Stripes domine les pages des magazines, les Dead 60s prennent le contre-pied et regardent vers les docks de Liverpool, vers les sound systems jamaicains, vers la colere sociale d’une generation qui n’a pas encore de nom. Leur album debut est une gifle revigorante dans le paysage musical trop sage de cette annee-la. Personne ne les attendait. Tout le monde devrait les entendre.
Liverpool, berceau eternel de la revolte musicale
Il y a quelque chose d’inévitable dans le fait que les Dead 60s viennent de Liverpool. La ville a toujours produit de la musique avec les tripes, avec la mer dans les poumons et la suie des docks sur les mains. Des Beatles au Bunnymen, d’Echo and the Bunnymen aux La’s, Liverpool fabrique des artistes qui portent leur ville comme une cicatrice magnifique. Les Dead 60s s’inscrivent dans cette lignee, mais ils regardent aussi vers Brixton et Notting Hill, vers les fetes improvisees de l’ouest londonien ou le reggae jamaicain rencontrait la fureur punk a la fin des annees 1970. Formes au debut des annees 2000, ils affinent leur son dans les clubs fumeux de Merseyside avant de signer chez Deltasonic Records, le meme label qui lancera les Coral et les Zutons. Leur proximite avec ces groupes ne doit pas faire illusion : la musique des Dead 60s est plus abrasive, plus politiquement chargee, moins soucieuse de plaire. Ils jouent comme si leur vie en dependait, ce qui est peut-etre vrai.
Riot Radio et l’etincelle qui embrase tout
L’album s’ouvre sur Riot Radio, et les cinq premieres secondes suffisent a tout comprendre. Une ligne de basse droit sortie de London Calling, une guitare qui tranche comme un couteau, et cette voix qui rugit contre les medias, contre la manipulation des masses, contre ceux qui controlent les ondes et faconnent les opinions. Le titre est un manifeste en trois minutes trente, une declaration de guerre contre la culture du divertissement passif. You’re Not the Law enfonce le clou avec une defiance qui rappelle White Riot, le cri de Joe Strummer contre la police et le pouvoir. La dette envers The Clash est evidente et totalement assumee : les Dead 60s ne pretendent pas inventer quelque chose de nouveau, ils veulent juste rappeler que certaines formes de colere ne se demodent jamais. Ghostfaced Killer introduit une dimension plus sombre, presque cinematographique, ou le reggae prend le dessus sur le punk pour creer une atmosphere nocturne et inquiete. Nowhere to Run et Loaded Gun completent un tableau sonore coherent, ou chaque piste est a la fois une chanson et un acte politique.
L’heritage de The Specials et de Two Tone
Si The Clash est la reference punk la plus evidente, les Dead 60s doivent tout autant aux Specials de Coventry et a leur label Two Tone, qui avait fusionne le ska jamaicain avec l’urgence punk pour creer, entre 1979 et 1981, l’une des musiques les plus politiquement engagees de l’histoire britannique. Ghost Town des Specials, sorti en 1981 lors des emeutes de Brixton, reste l’un des singles les plus puissants jamais produits en Grande-Bretagne. Les Dead 60s portent cet heritage avec conscience. Leur ska-punk n’est pas un exercice de style : c’est un choix ideologique, la conviction que la musique melee de rythmes africains-caribbeens et de fureur blanche a quelque chose d’essentiel a dire sur la societe britannique du XXIe siecle.
Un album debut d’une rare coherence
Ce qui frappe le plus a l’ecoute de ce premier album, c’est sa coherence absolue. A une epoque ou beaucoup de groupes debut se perdent dans la multiplication des references et l’envie de tout faire en meme temps, les Dead 60s savent exactement ce qu’ils veulent. Chaque chanson est concise, efficace, jamais en trop. La production, nerveuse et vivante, capte l’energie brute du groupe en live sans trop la polir. On entend les pieds qui tapent, les cordes qui grincent, la sueur et l’adrenaine. L’album dure environ quarante minutes et on en ressort epuise et exalte, comme apres un concert dans une salle trop petite et trop chaude. Les Dead 60s n’auront pas la carriere qu’ils meritaient : le groupe se separe quelques annees plus tard sans avoir vraiment percé au-dela de la Grande-Bretagne. Mais cet album reste, intact et nerveux, comme la preuve que le punk-reggae n’etait pas mort en 1982. Il dormait juste sur les quais de Liverpool, en attendant que quelqu’un lui redonne une voix.
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