1988 Album

Tender Prey

par Nick CAVE

4,0
Sortie 1988
Artiste Nick CAVE

Berlin, héroïne et chaise électrique : bienvenue dans l’enfer de Tender Prey

Mil neuf cent quatre-vingt-huit. Pendant que la planète FM se trémousse sur de la variété synthétique sans calories, un grand échalas australien aux cheveux de corbeau s’enferme dans les studios de Berlin-Ouest pour accoucher du disque le plus noir, le plus habité, le plus biblique de toute sa carrière. Nick Cave, le crooner du caniveau, le prêcheur défroqué, sort son cinquième album avec les Bad Seeds : Tender Prey. Publié le 19 septembre 1988 chez Mute, enregistré entre Londres et Berlin-Ouest sur plusieurs mois fiévreux, c’est un disque qui pue la sueur, la cendre et le soufre. Et croyez-moi, ça n’a rien d’un compliment tiède : c’est un chef-d’oeuvre cabossé, fabriqué au bord du gouffre.

Car il faut le dire tout net : à cette époque, Cave n’allait pas bien. Pas bien du tout. Installé dans le quartier de Kreuzberg, au coeur de cette enclave berlinoise où traînaient tous les damnés du rock, il carburait à l’héroïne. Le bonhomme ne s’en cache d’ailleurs pas. Des années plus tard, il lâchera sur ce disque cette phrase glaçante de lucidité : « It was a nightmare, that record » (un cauchemar, ce disque), enregistré à un moment où sa vie partait en vrille. Et ça s’entend. Chaque sillon de Tender Prey vibre de cette tension de funambule au-dessus du vide.

The Mercy Seat : six minutes pour mourir sur la chaise

Et puis il y a LE morceau. Celui qui ouvre le bal et vous cloue au mur dès la première seconde. « The Mercy Seat ». Si vous ne deviez retenir qu’un titre de Nick Cave dans toute votre misérable existence de mélomane, ce serait celui-là. Co-écrit avec le fidèle Mick Harvey, c’est un monologue hallucinant : celui d’un condamné à mort, sanglé sur la chaise électrique, qui ressasse sa culpabilité, son innocence, sa terreur et sa rédemption pendant que la machine chauffe. Le titre joue sur les mots : le « siège de miséricorde », c’est à la fois le couvercle de l’Arche d’alliance dans la Bible et, ironie macabre, l’argot pour la chaise électrique.

Le truc monte, monte, monte, dans une transe répétitive qui vous emporte comme une marée de goudron. Cave psalmodie, déraille, se contredit, tandis que les Bad Seeds construisent un mur de son qui n’en finit pas de s’écrouler. C’est du gospel noir passé au chalumeau, du blues d’Ancien Testament électrocuté. Pas étonnant qu’un certain Johnny Cash, l’Homme en Noir lui-même, ait jeté son dévolu dessus pour le reprendre sur son album American III: Solitary Man en 2000. Quand le patriarche de Folsom Prison vient chercher votre chanson, c’est que vous avez écrit quelque chose d’éternel. Bingo.

Les Bad Seeds, une cour des miracles instrumentale

Parce qu’on aurait tort de réduire Tender Prey au seul Cave. Les Bad Seeds, c’est une bande de bras cassés magnifiques, une cour des miracles du post-punk. Au premier rang, l’inénarrable Mick Harvey, l’homme-orchestre, l’ombre indispensable, celui qui tient la baraque pendant que le chanteur sombre. Et puis surtout, le génial Blixa Bargeld, transfuge des terroristes sonores d’Einstürzende Neubauten, dont la guitare crisse, racle et lacère comme du métal qu’on torture. Ajoutez le batteur Thomas Wydler et l’increvable Kid Congo Powers (ancien des Cramps et du Gun Club) à la six-cordes, et vous obtenez un gang capable de passer de la ballade crépusculaire à la déflagration la plus brutale.

Cet équilibre instable irrigue tout l’album. Prenez « Deanna », deuxième single, sorti en 1988 : sous ses faux airs de pop endiablée, c’est une cavalcade meurtrière, une ode à une amie d’enfance de Melbourne transformée en équipée criminelle, le tout bâti sur la mélodie du gospel « Oh Happy Day ». Le sacré et le profane qui se roulent une pelle, voilà toute la signature de Cave.

La Bible, le revolver et le diable qui surgit

Car Tender Prey, c’est avant tout une affaire de textes. Nick Cave, ce post-punk littéraire biberonné aux Saintes Écritures et aux ballades meurtrières, transforme chaque chanson en petit roman noir. « City of Refuge » emprunte son titre et son souffle apocalyptique à une composition du bluesman aveugle Blind Willie Johnson : c’est une fuite éperdue vers la ville-refuge biblique, scandée comme un sermon de pasteur halluciné qui vous promet le Jugement dernier au coin de la rue. « Up Jumped the Devil », elle, fait littéralement bondir Satan hors de sa boîte, dans une comptine grinçante où le Malin réclame son dû avec un sourire en coin.

Tout l’imaginaire de Cave est là, condensé, ramassé, brûlant : le pécheur en cavale, le condamné, le prêcheur, le diable et le bon Dieu qui se disputent la même âme crasseuse. Pas de demi-mesure, pas de tiédeur. On est dans la fange et la grâce, l’eau bénite et le sang séché. Le tout porté par cette voix de baryton possédée qui ferait passer Jim Morrison pour un enfant de choeur.

Commercialement, le disque ne casse pas trois pattes à un canard côté charts grand public, mais il caracole en tête des classements indépendants, ce qui en dit long sur sa nature de bête à part. Peu importe. Tender Prey n’a jamais cherché à plaire au plus grand nombre. Avec le temps, ce brûlot d’addiction et de rédemption est devenu un objet de culte, un classique absolu, le sommet de la première grande période des Bad Seeds. Un disque qu’on n’écoute pas distraitement en faisant la vaisselle : on s’y plonge comme on descend en enfer, une lampe torche à la main. Et quand on remonte, on n’est plus tout à fait le même. Voilà ce que fait le grand rock, mes amis. Le reste, c’est de la musique d’ascenseur.

La note des passionnés

4,0 /5

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