Henry Roeland Byrd, connu du monde entier sous le nom de Professor Longhair, est l’un des personnages les plus fondamentaux de l’histoire de la musique populaire américaine. Né à Bogalusa en Louisiane en 1918 et élevé dans les rues de La Nouvelle-Orléans, il a développé au piano un style qui mêle le blues, le boogie-woogie, le calypso et le rhumba dans une synthèse qui n’appartient qu’à lui et qu’à La Nouvelle-Orléans. Quand on cherche les origines du son particulier de cette ville, ses dissonances heureuses et ses rythmes qui semblent vouloir se courir après, on trouve toujours, tôt ou tard, les mains de Longhair sur un clavier.
« Rock ‘N’ Roll Gumbo » est un album particulier dans sa discographie. Enregistré en 1974 à La Nouvelle-Orléans, il n’a été publié qu’en 1977, après que le producteur français Philippe Rault en ait acquis les droits. Cet album marque le début d’une renaissance pour Longhair : artiste pratiquement oublié depuis les années cinquante, il allait connaître dans les années soixante-dix une redécouverte qui lui permettrait de jouer pour de nouveaux publics jusqu’à sa mort en 1980.
Le piano de Longhair est immédiatement reconnaissable parmi tous les pianistes de blues et de rhythm and blues. Il joue avec les deux mains de façon indépendante, la main gauche établissant une fondation rythmique complexe pendant que la main droite improvise des mélodies et des variations avec une liberté et une inventivité qui semblent inépuisables. Cette façon de jouer, qu’il a développée en partie en s’accompagnant lui-même comme un orchestre complet, a influencé directement Fats Domino, Allen Toussaint, Mac Rebennack (le Dr. John), et à travers eux toute la tradition du piano rock and roll.
« Mardi Gras in New Orleans » est la chanson qui résume le mieux l’esprit de Longhair. Elle dit La Nouvelle-Orléans telle qu’il la voyait et la vivait : une ville de fête et de joie, de musique dans les rues et de danse dans les cours, une communauté qui transforme la vie quotidienne en célébration collective. Cette vision de la vie comme fête possible est au coeur de tout ce que Longhair a fait musicalement.
« Tipitina » est son autre composition la plus célèbre, une chanson construite autour d’un mot inventé qui ne veut rien dire mais qui chante parfaitement. La façon dont Longhair utilise les onomatopées et les syllabes non-sémantiques comme éléments mélodiques est caractéristique de sa relation intuitive avec le langage musical : pour lui, les sons comptent autant que les mots, et parfois plus.
La section rythmique qui accompagne Longhair sur cet album vient de La Nouvelle-Orléans et comprend parfaitement ce qu’il fait. Le second line rhythm, ce rythme syncopé hérité des fanfares de rue louisianaises, est la fondation sur laquelle tout le reste repose. Les musiciens de La Nouvelle-Orléans portent ce rythme dans le corps avant de le jouer avec les instruments.
L’humour est une dimension importante de la musique de Longhair que les analyses trop sérieuses oublient parfois. Ses textes, quand ils racontent des histoires ou décrivent des situations, ont souvent une qualité comique légère qui dit la façon dont il regardait le monde : avec affection et légèreté, sans prendre ni les problèmes ni lui-même trop au sérieux.
La redécouverte de Professor Longhair dans les années soixante-dix, dont « Rock ‘N’ Roll Gumbo » est un document important, a permis à des musiciens plus jeunes de comprendre d’où venait leur propre musique. Dr. John, Allen Toussaint, et des dizaines d’autres ont rendu publiquement hommage à Longhair comme à leur ancêtre musical le plus important. Cet album est une introduction idéale à l’oeuvre de l’un des pianistes les plus inventifs et les plus personnels que l’Amérique ait jamais produits.
La Nouvelle-Orléans n’existe pas musicalement sans Professor Longhair. Il est autant une institution de cette ville qu’un musicien, autant un son qu’un individu. « Rock ‘N’ Roll Gumbo » transmet quelque chose de cette dimension collective, la façon dont un musicien peut devenir la voix d’un lieu entier.
La mort de Professor Longhair en 1980, peu après le Mardi Gras et peu avant le Jazz Fest où il devait jouer, a privé la musique de La Nouvelle-Orléans de son patriarche le plus important. Mais sa musique a continué à vivre dans les pianistes qui l’avaient écouté et absorbé : Dr. John, Allen Toussaint, Henry Butler et des dizaines d’autres ont maintenu le flambeau. « Rock ‘N’ Roll Gumbo » est aujourd’hui reconnu comme l’un des documents essentiels du son de La Nouvelle-Orléans, une ville dont la spécificité musicale doit tout à des hommes comme Longhair qui ont refusé de simplifier leur musique pour la rendre plus exportable.
Le Festival Jazz and Heritage de La Nouvelle-Orléans, que Professor Longhair avait contribué à fonder en 1970 et où il jouait chaque année, est devenu l’un des grands festivals de musique du monde. Sa musique y est toujours célébrée, et le Tipitina’s, le club de La Nouvelle-Orléans qui porte le nom de sa chanson, continue de programmer la musique qui l’a rendu célèbre. Ces institutions vivantes sont la preuve que l’héritage de Longhair n’est pas seulement musical mais culturel, ancré dans la vie d’une communauté qui continue de jouer et de transmettre ce qu’il a créé.
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