1964 Album

Presenting the Fabulous Ronettes Featuring Veronica

par The RONETTES

4,0
Sortie 1964

Le Mur du Son : Phil Spector et les déesses de Brooklyn

Il y a des albums qui ne ressemblent à rien d’autre. Des disques qui surgissent de nulle part et changent définitivement la façon dont vous entendez la musique populaire. Presenting the Fabulous Ronettes Featuring Veronica est de ceux-là. Novembre 1964 : le monde est en plein bouleversement, les Beatles ont envahi l’Amérique, mais à Los Angeles, dans les studios Gold Star de Santa Monica Boulevard, un homme trapu aux lunettes épaisses et une ego cosmique a déjà réinventé le son du XXe siècle. Phil Spector. Et ses armes secrètes s’appellent Ronnie, Estelle et Nedra.

Les Ronettes, trois jeunes femmes du Spanish Harlem new-yorkais, métissées de noir et de Cherokee, avec des eye-liners tracés comme des épées et des coiffures qui défient la gravité. Veronica « Ronnie » Bennett en tête, sa cousine Estelle et sa sœur Nedra Talley. Un seul album studio dans toute leur carrière, mais quel album. La seule collection de l’histoire du pop qui justifie à elle seule l’existence de Philles Records, et peut-être même du concept d’album tout court.

The Ronettes, photo promotionnelle des années 1960 : Nedra Talley, Ronnie Bennett et Estelle Bennett
The Ronettes (Nedra Talley, Ronnie Bennett, Estelle Bennett), photo GAC, domaine public

Morceaux phares : la bande-son du désir adolescent

Commençons par là où tout commence et tout finit : « Be My Baby ». Ce préambule de batterie, boum-ba-boum-BOUM, est probablement le deux secondes les plus imitées de toute l’histoire du rock. Brian Wilson de Beach Boys a déclaré que « Be My Baby » était la chanson pop parfaite, qu’il pleurait chaque fois qu’il l’entendait, qu’elle représentait tout ce qu’il voulait accomplir en musique. Pas mal comme compliment.

La voix de Ronnie Bennett sur ce disque est une force de la nature. Rauque, sensuelle, désespérée et triomphante à la fois, elle chante comme si l’amour était une question de vie ou de mort, parce que pour elle, en 1964, ça l’était vraiment. « Baby, I Love You », « (The Best Part of) Breakin’ Up », « Do I Love You? »chaque titre est une déflagration émotionnelle encadrée dans une production orchestrale d’une ambition démesurée.

« Walking in the Rain » mérite une mention spéciale : cette ballade crépusculaire avec ses vrais bruits de tonnerre samplés en introduction est d’une beauté déchirante qui préfigure tout le dream-pop à venir. Elle gagnera le Grammy Award de la meilleure performance rock’n’roll en 1965, une victoire qui aurait dû valoir dix trophées.

« Phil me disait : « Tu es mon arme secrète, Ronnie. Ta voix peut tout. Elle peut faire pleurer et danser en même temps. » Il avait raison, mais il ne voulait pas que je le sache trop. »

Ronnie Spector, Be My Baby: How I Survived Mascara, Miniskirts, and Madness

Gold Star Studios : le laboratoire du Mur du Son

La méthode Spector est une folie organisée, une démesure méthodique. Pour enregistrer les Ronettes, il convoque des dizaines de musiciens dans les petits studios Gold Star à Hollywood, les membres du Wrecking Crew, ces session men de génie qui jouent tout à Los Angeles en 1963-1964. Trois bassistes en même temps. Trois pianistes. Deux batteurs. Quatre guitaristes. Des cordes. Des cuivres. Des percussions exotiques. Et par-dessus tout ça, au sommet de cette montagne sonore, la voix de Ronnie.

Le principe du Wall of Sound est simple dans sa description, insensé dans son exécution : empiler les couches de son jusqu’à créer une masse musicale si dense qu’elle envahit physiquement l’espace entre la radio et l’oreille de l’auditeur. Spector voulait de la musique pour petits postes à transistors, de la musique qui explose même sur les hauts-parleurs minables. Il y réussit d’une façon que personne n’a jamais parfaitement répliquée.

Les sessions sont épuisantes, souvent nocturnes, parfois chaotiques. Spector est tyrannique, obsessionnel, génial et fou simultanément. Il fait refaire les prises des dizaines de fois. Il modifie les arrangements en cours d’enregistrement. Il pleure, crie, disparaît dans la cabine de mixage pendant des heures. Et le résultat est cet album : onze chansons qui sonnent comme si on avait capturé l’essence même de l’adolescence américaine dans une boîte de vinyl.

The Ronettes en 1966, photo promotionnelle
The Ronettes, 1966, lors de leur tournée avec les Beatles, photo GAC, domaine public

Héritage : le catalogue fondateur du girl-pop et au-delà

En 2003, Rolling Stone classe cet album à la 422e place des 500 plus grands albums de tous les temps. En 2023, il remonte à la 494e place d’une nouvelle liste revue, un classement honorable pour un disque dont l’influence réelle déborde largement ces chiffres. Car ce que les Ronettes et Spector ont accompli ici, c’est rien de moins que l’invention du template sonore de toute une famille musicale : du girl group au girl-pop, de Blondie à Amy Winehouse, de Lorde à Billie Eilish.

Ronnie Bennett épousera Phil Spector en 1968 et vivra pendant des années une relation conjugale claustrophobique et abusive dont elle s’échappera finalement en 1972, pieds nus dans la neige. Elle racontera tout dans ses mémoires. Mais en 1964, sur cet album, elle est libre, sauvage, invincible. Sa voix est une flamme que rien ne peut éteindre, pas même les années les plus sombres à venir.

Le Wrecking Crew, les studios Gold Star, Phil Spector dans sa cabine de verre : tout cela appartient désormais à la légende. Mais ce qui reste vraiment vivant, ce qui pulse encore soixante ans après, c’est la voix de Ronnie Bennett chantant « Be My Baby » avec cette urgence absolue. Un disque parfait, né du chaos, survivant à tout.

La note des passionnés

4,0 /5

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