1961 Album

Da Doo Ron Ron

par The CRYSTALS

4,0
Sortie 1961

La Genèse d’un Éclair : Phil Spector et l’Alchimie du Désir

Mars 1963. Los Angeles brûle sous un soleil de plomb et dans les studios Gold Star, sur Santa Monica Boulevard, un homme au tempérament de général d’armée, et à l’ego de dieu grec, est en train de sculpter le son du siècle. Phil Spector, ce prodige torturé de Brooklyn, ce génie absolument incontrôlable, est au sommet de sa folie créatrice. Autour de lui, des musiciens de session triés sur le volet, le batteur Hal Blaine, dont les coups de grosse caisse résonnent comme des canons, les guitaristes de session, les pianistes, les bassistes, les cuivres, les cordes, une véritable armée de sons entassée dans un studio trop petit pour tant de talent. C’est ce qu’on appellera le Wall of Sound, ce mur de son légendaire qui va transformer la pop en cathédrale sonore.

Et au centre de ce cyclone, il y a The Crystalscinq filles du quartier de Brooklyn dont la moyenne d’âge frôle à peine les dix-sept ans. Barbara Alston, Mary Thomas, Dee Dee Kennibrew, Patsy Wright et la stupéfiante Dolores « LaLa » Brooks, dont la voix va porter Da Doo Ron Ron vers l’immortalité. Le titre lui-même est né d’un moment de grâce accidentelle : les paroles n’étaient pas encore écrites, alors on chantait des syllabes de remplacement, da doo ron ron ron, da doo ron ronet ces syllabes absurdes, ces onomatopées de cours de récréation, se sont révélées être le vrai génie de la chanson. Parfois, le non-sens est la forme la plus pure de la vérité.

Jeff Barry et Ellie Greenwich, le duo d’auteurs-compositeurs le plus électrique de l’époque, avaient pondu les paroles en quelques heures à peine. La chanson raconte une rencontre banale, un garçon qu’on croise dans la rue, un sourire, un prénom qu’on n’oublie pas, mais dans la bouche de LaLa Brooks, sous l’écrasement magnifique du Wall of Sound, cette banalité devient épopée. C’est le miracle de la grande pop : transformer le quotidien en mythe.

The Crystals, groupe vocal de Brooklyn, vers 1961-1962
The Crystals, vers 1961-1962

Morceaux Phares : Le Sommet d’un Art Éphémère

Quand l’aiguille du tourne-disque tombe dans le premier sillon de Da Doo Ron Ron, il se passe quelque chose d’électrique. Ce battement sourd de Hal Blaine, boum, boum, boumces guitares qui scintillent comme des étoiles filantes, et puis cette voix, cette voix de jeune femme qui monte, qui enfle, qui explose dans votre cage thoracique. La chanson dure deux minutes et cinquante secondes. Deux minutes et cinquante secondes pendant lesquelles le monde s’arrête de tourner.

Le refrain, bien sûr, est la chose la plus incroyablement mémorable que l’ère pop ait jamais produite. Da doo ron ron ron, da doo ron ronvous l’entendez une fois et vous l’avez pour la vie. C’est inscrit dans votre ADN sonore, gravé dans les neurones comme une cicatrice lumineuse. La voix de LaLa Brooks ne chante pas, elle déclare. Elle proclame l’existence du désir adolescent avec la conviction d’une prophétesse.

« Je l’ai rencontré un lundi et mon cœur s’est arrêté, da doo ron ron ron, da doo ron ron… », The Crystals, Da Doo Ron Ron, 1963

La construction de la chanson est une leçon magistrale en économie dramatique. Chaque couplet amène une nouvelle information sur cet amour naissant, chaque refrain l’élève dans une stratosphère émotionnelle de plus en plus vertigineuse. Et puis il y a ce pont, ce pont où tout s’allège avant la déflagration finale du dernier refrain, qui vous laisse sans voix, les larmes aux yeux, sans trop savoir pourquoi exactement. C’est ça, la magie. On ne sait jamais vraiment pourquoi. On sait juste que c’est là, que c’est vrai, que c’est pour toujours.

Dans les Coulisses de Gold Star : Le Chaos Maîtrisé

Les sessions d’enregistrement de Phil Spector étaient des événements en soi, des spectacles de cirque dirigés par un dompteur aussi brillant que tyrannique. Gold Star Studios, avec ses murs en béton et son acoustique naturellement reverb, était le terrain de jeu favori du producteur. Il y entassait parfois vingt, trente musiciens, les légendaires Wrecking Crew de Los Angeles, les meilleurs de leur génération, et les faisait jouer en boucle pendant des heures jusqu’à obtenir la prise parfaite.

Pour Da Doo Ron Ron, Spector n’avait pas fait venir les vraies Crystals en studio. Un fait que peu de gens savent et qui demeure l’une des curiosités les plus délicieuses de l’histoire du rock : la piste vocale principale fut d’abord posée par les Blossoms, le groupe vocal de Darlene Love, avant que LaLa Brooks ne vienne doubler et supplanter. Le résultat final est un palimpseste de voix féminines superposées, une tapisserie sonore d’une richesse inouïe.

Jack Nitzsche, l’arrangeur, travaillait en osmose totale avec Spector. Ensemble, ils sculptaient les fréquences, compressaient les dynamiques, ajoutaient des couches et des couches de sons jusqu’à ce que la chanson devienne quelque chose de physiquement écrasant, quelque chose qu’on ne se contentait pas d’écouter mais qu’on subissait, avec une délectation absolue. La chanson fut enregistrée en une nuit et mixée le lendemain matin. Spector dormait rarement. Il disait que le sommeil était une perte de temps pour les mortels.

Dolores LaLa Brooks, chanteuse principale des Crystals
Dolores « LaLa » Brooks, voix principale des Crystals

Héritage : Quand les Syllabes Sans Sens Deviennent Éternelles

Sorti en avril 1963, Da Doo Ron Ron grimpe jusqu’à la troisième place du Billboard Hot 100 américain et la cinquième place des charts britanniques. Mais les chiffres ne disent rien de l’essentiel. L’essentiel, c’est que cette chanson a changé la façon dont on pense la pop. Elle a prouvé qu’une production pouvait être une œuvre d’art à part entière, que le son lui-même, sa texture, sa densité, sa couleur, était aussi chargé de sens que les paroles.

Phil Spector a reçu le Grammy Hall of Fame Award pour cette chanson. Des générations d’artistes, des Beatles aux Ramones, de Bruce Springsteen à Amy Winehouse, ont cité le Wall of Sound comme une influence fondatrice. Mais aucun n’a vraiment su reproduire cette alchimie particulière : ce mélange de joie absolue et de mélancolie secrète, cette sensation d’être au sommet du monde et de savoir que ça ne durera pas.

Les Crystals, elles, ont continué. Elles ont sorti Then He Kissed Me quelques mois plus tard, un autre chef-d’œuvre absolu. Mais Da Doo Ron Ron reste leur couronne, leur monument, leur éternité. Quand on entend cette chanson aujourd’hui, dans un film, dans une publicité, dans les haut-parleurs d’un supermarché, quelque chose en nous se contracte, quelque chose d’irrésistible et d’intime, comme si on retrouvait soudain un souvenir d’enfance qu’on avait cru perdu pour toujours.

C’est ça, la pop immortelle. Pas deux minutes et cinquante secondes. Une vie entière condensée en deux minutes et cinquante secondes. La différence est abyssale. Et sublime.

La note des passionnés

4,0 /5

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