Il y a quelque chose d’irresistiblement romanesque dans l’histoire de Heaven and Hell. Pas de Black Sabbath – impossible, Ozzy Osbourne et Sharon contrôlent ce nom avec une vigilance jalouse et des avocats aux dents longues. Mais Geezer Butler, Tony Iommi, Vinnie Appice et le seigneur des airs Ronnie James Dio se retrouvent a la fin des annees 2000 pour jouer la musique qu’ils ont creee ensemble dans les annees 80, quand Dio avait remplace Ozzy apres les crises de ce dernier. Heaven and Hell n’est pas juste un nom de commodite legale. C’est une declaration : cette musique – Heaven and Hell, Mob Rules, Neon Knights, Children of the Sea – a sa propre identite, distincte de l’ere Osbourne, et elle merite d’etre jouee et celebree sur ses propres termes. Le concert au Radio City Music Hall de New York en 2007 en est la demonstration eclatante, enregistree et publiee pour la posterite.
Ronnie James Dio : la Voix des Montagnes
Parler de Heaven and Hell sans parler de Ronnie James Dio serait comme parler de l’ocean sans l’eau. Dio est, tout simplement, l’un des plus grands chanteurs de metal de l’histoire – certains diraient le plus grand, et ils auraient de bons arguments. Son range vocal est impressionnant, sa puissance physique extraordinaire, mais ce qui le distingue vraiment, c’est l’intensite dramatique de son chant. Dio ne chante pas des chansons, il habite des epopees. Chaque note est une declaration, chaque phrase une bataille. Il a grandi en ecoutant Mario Lanza et les chanteurs d’opera italiens, et ca s’entend : il y a dans son approche vocale quelque chose de belcantiste, cette notion que la voix est capable d’exprimer des emotions d’une intensite qu’aucun autre instrument ne peut atteindre. Sur le concert au Radio City Music Hall, il est en pleine possession de ses moyens, offrant des prestations qui clouent les spectateurs sur leur siege et donnent des frissons meme aux non-convertis.
Tony Iommi et la Cathedrale du Riff
Tony Iommi est le fondateur du heavy metal. Pas un fondateur parmi d’autres – LE fondateur. Quand en 1969, avec Black Sabbath, il introduit la tritonique, cet intervalle dessonant que l’Eglise medievale appelait « diabolus in musica », dans un riff de guitare lent et massif, il invente quelque chose qui n’existait pas avant lui. Et il l’a fait avec deux doigts amputes – un accident industriel dans sa jeunesse lui avait coupe le bout de deux doigts de la main droite, le forcant a utiliser des prostheses et a baisser l’accordage de sa guitare pour reduire la tension des cordes. Ce qui aurait pu etre une limitation est devenu une signature : le son Sabbath, ce grave lourd et menaçant, est directement issu de ce handicap transforme en avantage. Sur Live from Radio City Music Hall, Iommi joue avec la precisions d’un horloger et la brutalite d’un marteau-piqueur. A soixante ans bien sonnes, il reste le guitariste le plus influent du metal, et son jeu n’a rien perdu de sa pertinence.
Radio City Music Hall : Un Decor a la Hauteur de la Legende
Le choix du Radio City Music Hall n’est pas anodin. Cette salle new-yorkaise art deco de six mille places, plus connue pour ses spectacles de Broadway et ses concerts pop, est le dernier endroit ou on attendrait un concert de metal. C’est precisement pour ca qu’Albarn et la bande – pardon, Dio et la bande – l’ont choisi. Heaven and Hell dit : notre musique est aussi legitime que n’importe quelle autre forme d’expression artistique. Elle merite les grandes salles, les acoustiques parfaites, les publics dresser. Le contraste entre le decor raffinne de la salle et la brutalite metallique du contenu musical cree une tension productive qui renforce les deux. Le metal semble encore plus imposant dans ce cadre bourgeois, et la salle semble encore plus vivante qu’elle ne l’est habituellement.
Un Testament Pour l’Eternite
Live from Radio City Music Hall prend une dimension supplementaire avec le recul. Ronnie James Dio est mort en 2010 d’un cancer de l’estomac, laissant un vide impossible a combler dans le monde du metal. Ce concert devient donc non seulement un document sur la forme impressionnante de Heaven and Hell en 2007, mais aussi l’un des derniers grands temoignages live de Dio au sommet de son art. On l’ecoute aujourd’hui avec une emotion particuliere, sachant ce qu’on sait. Sa voix qui porte ces melodies si familières – Mob Rules, Heaven and Hell, Die Young – prend une resonance elgiaque, comme si le chanteur lui-meme avait senti qu’il fallait tout donner, tout laisser sur scene, ne rien garder en reserve. Geezer Butler a dit apres la mort de Dio que ce concert etait l’un de ses plus beaux souvenirs musicaux. On le comprend. C’etait de la grande musique jouee par de grands musiciens dans une grande salle, et ca s’entend a chaque mesure.
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