L’Amerloque de Londres qui se prenait pour le Messie de la soul
Mars 1987. Un type débarque de nulle part avec des dreadlocks impeccables, une gueule de jeune premier et une assurance à faire passer Mick Jagger pour un timide. Il s’appelle Terence Trent D’Arby, il est né à Manhattan le 15 mars 1962, il a porté l’uniforme de l’US Army du côté de Francfort avant de filer à l’anglaise (déserteur officiel en 1983, le détail qui tue), et il a posé ses valises à Londres pour devenir, rien que ça, la plus grande star de la planète. Le plus dingue dans l’histoire ? Pendant dix-huit mois, il a presque eu raison. Voilà le bonhomme et voilà son brûlot : « Introducing the Hardline According to Terence Trent D’Arby ». Même le titre vous prend par le col. Ce n’est pas un album, c’est une déclaration de guerre signée d’un gars qui s’introduit lui-même comme on annonce un chef d’État.
Soyons clairs : la modestie n’a jamais habité chez ce garçon. Le mec a balancé dans la presse que son premier disque était carrément l’album le plus important depuis le Sgt. Pepper’s des Beatles. Excusez du peu. Quand la bombe a explosé dans les médias américains, il a rétropédalé à moitié en expliquant que tout était exagéré, mais que parfois il faut, je cite, « hit people over the head » pour attirer leur attention. Traduction maison : pour qu’on l’écoute, il fallait cogner fort. Et le pire, mes amis, c’est qu’on a écouté.
Onze morceaux qui giflent : soul, funk, rock et culot à tous les étages
Parce que derrière la grande gueule, il y avait le talent. Et pas un peu. Ce disque, c’est un buffet à volonté où la soul couche avec le funk, où le rock tape le carton avec la pop la plus radieuse. « If You Let Me Stay » ouvre le bal comme un uppercut de Stax revisité par un gamin biberonné au Prince de la grande époque. Voix de braise, groove qui cogne, urgence totale. Le single qui a tout lancé, le pari gagné d’entrée.
Et puis il y a « Wishing Well ». LE missile. Cette ritournelle hypnotique, ce refrain qui s’accroche au cerveau comme une moule à son rocher, ce clip en rotation lourde sur MTV. Résultat : numéro un du Billboard Hot 100 aux États-Unis. Le gamin de Manhattan qui chantait en anglais d’Angleterre venait de conquérir l’Amérique à revers. Magnifique pied de nez.
« Dance Little Sister » envoie le funk à la papa, gros cuivres, derrière qui se trémousse, pur jus de dancefloor 1987 sans une once de gras. Mais le sommet émotionnel, le moment où même les durs de durs craquent, c’est évidemment « Sign Your Name ». Cette ballade fondante, ce climat feutré, cette voix qui caresse et supplie à la fois. Top 5 aux États-Unis, slow obligatoire de toutes les boums de l’époque, et accessoirement la preuve que le bonhomme pouvait aussi murmurer au lieu de hurler son génie.
Neuf millions de galettes et la grosse tête homologuée
Les chiffres, maintenant, parce qu’ils sont obscènes. Au Royaume-Uni, l’album entre directement numéro un à l’été 1987. Et il ne lâche pas l’os : porté par « Sign Your Name », il retourne au sommet des charts pour plusieurs semaines supplémentaires. Au total, « Introducing the Hardline » écoule autour de huit à neuf millions d’exemplaires à travers le monde. Pour un premier disque. D’un parfait inconnu déserteur de l’armée américaine. Vous comprenez maintenant pourquoi le bougre se sentait pousser des ailes de la taille d’un 747.
Le voilà donc, en cette fin des années 80, sacré nouveau prince de la soul, comparé à Prince et à Michael Jackson dans la bouche des journalistes les plus enthousiastes. Beau gosse, brillant, capable de chanter, de jouer, de produire, de composer. Le package complet. Sauf qu’à force de se croire élu, on finit parfois par se prendre les pieds dans son propre tapis rouge.
La chute, la traversée du désert et la réincarnation en Sananda Maitreya
La suite, c’est l’histoire tragique et fascinante du gars qui avait tout et qui a tout joué sur un coup de poker artistique. En 1989 débarque « Neither Fish Nor Flesh », successeur attendu au tournant par une planète entière. Et là, patatras. Disque ambitieux, tortueux, hautain, qui snobe ouvertement les tubes faciles. Le public, qui voulait dix nouveaux « Wishing Well », boude poliment. Le producteur Martyn Ware dira plus tard que l’album était, je cite, « way ahead of its time », en avance sur son époque. Possible. Mais en attendant, la fusée TTD venait de retomber sur Terre, et plutôt brutalement.
Le mythe avait vécu. L’homme qui voulait détrôner les Beatles allait passer le reste des années 90 à courir après son ombre dorée. Jusqu’au dernier acte, le plus stupéfiant de tous : le 4 octobre 2001, Terence Trent D’Arby change légalement de nom et devient Sananda Maitreya. Sa formule sur cette mue est restée dans les annales : « Terence Trent D’Arby was dead … he watched his suffering as he died a noble death. » Terence Trent D’Arby était mort, il avait regardé sa propre souffrance en mourant d’une mort noble. Rien que ça. On ne se refait pas : même pour se saborder, le bonhomme avait le sens de la grandiloquence.
Reste, par-delà les délires d’ego et la dégringolade, un disque. Ce fameux « Introducing the Hardline », monument soul-funk-rock-pop qui n’a pas pris une ride. Écoutez-le aujourd’hui : la flamme y crépite toujours, intacte, insolente. Le gars se prenait pour le Messie. Il avait tort, évidemment. Mais l’espace d’un album, d’un seul, il avait presque, presque, réussi à nous le faire croire. Et ça, mes amis, c’est déjà une sacrée carrière.
Plus de Terence Trent D ARBY
Voir la fiche artiste →La note des passionnés
Pas encore noté
Donnez votre note
Continuer l'exploration

