1980 Album

I Just Can’t Stop It

par The ENGLISH BEAT

4,0
Sortie 1980
Genres new wave · post punk · ska

Birmingham, 1980 : six fadas qui font danser la grisaille

Vous voulez savoir d’où vient le frisson ? De Birmingham. Pas la carte postale, non : la ville-usine, le ciel couleur béton, l’Angleterre qui rouille. Et c’est précisément de ce trou que sortent The Beat, rebaptisés The English Beat outre-Atlantique parce qu’il existait déjà un groupe américain du même nom (les Américains, toujours à compliquer les choses). Six gaillards, blancs et noirs mélangés sur scène comme un pied de nez vivant aux abrutis du National Front, qui débarquent en 1980 avec un premier disque au titre programme : « I Just Can’t Stop It ». Traduction maison : impossible de s’arrêter. Et croyez-moi, une fois l’aiguille posée, vous non plus.

Le casting, d’abord, parce qu’il vaut son pesant de cacahuètes. Dave Wakeling au chant et à la guitare, voix d’ange un peu pincé. Ranking Roger, le toaster, le môme qui jacasse en jamaïcain par-dessus tout le monde et transforme chaque morceau en carnaval. Andy Cox, David Steele, Everett Morton pour la machine rythmique. Et puis Saxa. Ah, Saxa. Vétéran jamaïcain du saxophone, monsieur avait soufflé dans son cuivre derrière les pointures du ska originel des années 60 avant de venir poser sa science sur une bande de gamins en mal de tempo. Le grand-père cool de la classe. Quand son saxo entre, tout le disque prend dix centimètres.

2 Tone : le ska revival qui a botté le derrière de la new wave

Replaçons le décor. Fin 1979, l’Angleterre s’enflamme pour un truc baptisé 2 Tone : du ska jamaïcain des sixties relancé à la vitesse punk, en noir et blanc, damier au sol et porkpie hat vissé sur le crâne. Les Specials tiennent la baraque, Madness fait le pitre, The Selecter joue des coudes. The Beat débarque pile dans cette vague, et pas par la petite porte : leur tout premier single, une reprise de « Tears of a Clown » de Smokey Robinson and the Miracles, sort sur le label 2 Tone des Specials fin 1979. Carton. Numéro 6 dans les charts britanniques, hit du réveillon, tout le Royaume danse. Du génie : prendre une larme de la Motown et la faire gigoter comme une puce.

Forts du coup, les gars montent leur propre écurie, Go-Feet Records, et balancent l’album. Et là, mes aïeux, c’est l’embarras du choix de tubes. Première claque : « Mirror in the Bathroom ». Une ligne de basse hypnotique, une parano du miroir, une obsession du reflet, et ce saxo qui tournoie comme un moustique de génie. Du ska, oui, mais traversé d’une fébrilité presque punk, une transe nerveuse de gamin qui se regarde trop. C’est leur chef-d’oeuvre, point barre.

L’art de la reprise et le coup de pied à Maggie

Ce qui sépare The Beat du tout-venant, c’est ce don pour détourner. Outre Smokey, ils s’emparent du sirupeux « Can’t Get Used to Losing You » d’Andy Williams, cette guimauve de crooner pour salon de coiffure, et la passent à la moulinette ska jusqu’à la rendre dansante, malicieuse, méconnaissable. Prendre la soupe du dimanche et en faire un cocktail explosif : voilà le tour de force. On rigole, on guinche, et on ne se rend même pas compte qu’on vient d’avaler une leçon de recyclage pop.

Mais attention, derrière la fête, ça mord. Nous sommes en 1980, Margaret Thatcher vient d’entrer au 10 Downing Street, et la Dame de Fer commence son grand chantier de démolition sociale. The Beat ne fait pas dans la dentelle : « Stand Down Margaret », dégage Margaret, un titre limpide, un refrain qu’on scande en sautant. Le ska comme arme politique, la piste de danse comme tract. C’est là toute l’astuce du groupe : faire passer la colère par les jambes avant qu’elle n’arrive au cerveau. On transpire d’abord, on réfléchit ensuite. Du ska-punk engagé qui ne se prend jamais pour un sermon.

L’accueil : un triomphe, et la critique à genoux

Le public et la presse ne s’y sont pas trompés. L’album grimpe jusqu’à la troisième place des charts britanniques, une fusée. Et les plumes les plus snobs rendent les armes. Rolling Stone y voit une musique « wild and threatening, sexy and sharp » (sauvage et menaçante, sexy et tranchante), ce qui résume assez bien l’animal : ça caresse et ça griffe dans le même mouvement. En fin d’année 1980, le NME le classe dans le haut de son palmarès des meilleurs albums de l’année. Bref, tout le monde tombe d’accord, ce qui, dans le milieu, relève presque du miracle.

Et le plus beau ? Le disque n’a pas pris une ride. Quarante-cinq ans plus tard, on remet « Mirror in the Bathroom » et la baraque tremble toujours. Saxa nous a quittés, Ranking Roger aussi, Dave Wakeling continue de promener le nom sur les routes américaines, mais l’objet, lui, reste intact : un classique du ska revival, un manifeste de joie nerveuse, une bombe à retardement dansante. Si vous n’avez qu’un disque 2 Tone dans votre vie, hésitez entre les Specials et celui-ci. Et si vous avez deux mains, prenez les deux. C’est exactement ce que dit le titre : impossible de s’arrêter.

La note des passionnés

4,0 /5

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I Just Can’t Stop It