Omar, le grizzly d’Austin qui hurlait à la lune reaganienne
Il y a des disques qu’on dégaine un soir de panne d’inspiration et qui vous remettent les idées en place à coups de slide graisseuse dans les gencives. « Hard Times in the Land of Plenty », millésime 1987, fait partie de cette engeance bénie. Le bonhomme aux manettes s’appelle Omar Kent Dykes, né en 1950 à McComb, Mississippi, et croyez-moi, il n’a pas volé son surnom de fauve. Sa voix a souvent été comparée à un grizzly sous stéroïdes, et franchement, on n’aurait pas trouvé mieux. Ce type chante comme s’il avait avalé une poignée de gravier arrosée de bourbon, dans la grande tradition du Loup, le grand Howlin’ Wolf, dont il est le descendant spirituel le plus crédible de sa génération.
Dykes a monté Omar and the Howlers dans les années 70, encore tout poisseux du Delta mississippien, avant de plier bagage pour Austin, Texas. Et là, mes amis, il a posé ses valises au bon endroit, au bon moment. Austin à l’époque, c’est le repaire des fous furieux du roots : le Soap Creek Saloon, l’Armadillo World Headquarters, le légendaire Antone’s. Une planète à part où le blues musclé et le rock’n’roll cohabitaient sans demander la permission à personne.
Columbia signe le sauvage : la grande exposition
Jusque-là, Omar bossait dans l’ombre, bar-band parmi les bar-bands. Et puis Columbia Records, le mastodonte, débarque au milieu des années 80 et lui tend un contrat. « Hard Times in the Land of Plenty » sort en 1987, et c’est leur premier disque sur une major. Autant dire le moment où le projecteur s’allume enfin sur la bête. Résultat des courses : l’album s’est écoulé à plus d’un demi-million d’exemplaires, et le morceau-titre a grimpé jusqu’à la 19e place du classement Mainstream Rock de Billboard. Cerise sur le gâteau, USA Today a casé le disque parmi les meilleurs albums pop de 1987. Pas mal pour un gars qui ressemble à un bûcheron en cavale.
Ce qui frappe, c’est que Columbia n’a pas cherché à lisser le monstre. Le disque garde sa crasse, sa moiteur, son groove d’acier. On est en pleine effervescence du blues-rock texan : Stevie Ray Vaughan fait trembler les murs, les Fabulous Thunderbirds cartonnent avec leur boogie nerveux, et Omar s’inscrit pile dans cette lignée de gros bras qui jouent fort et juste. Du roadhouse pur jus, de la musique de bar conçue pour faire suer les corps et déraper les talons.
Le morceau-titre : un coup de poing dans l’Amérique du fric
Mais attention, ne réduisez surtout pas Omar à un simple marchand de boogie. C’est précisément ce que la presse de l’époque a tenu à souligner. Le Boston Globe assénait que le groupe est constitué de « true songwriters, not just boogie merchants », et le Toronto Star qualifiait l’album de « no-nonsense, thoughtful, intelligent yet fiery rock ‘n’ roll ». Traduction maison : ça cogne, mais ça réfléchit aussi.
La preuve par le titre-phare. « Hard Times in the Land of Plenty », littéralement « temps durs au pays de l’abondance », c’est l’Amérique reaganienne vue d’en bas, du trottoir des laissés-pour-compte. Le morceau déplore la montée de la pauvreté aux États-Unis dans les années 80, l’inégalité galopante, cette fracture obscène entre ceux qui ramassent tout et les autres qui se retrouvent les poches retournées. Le titre a même été parfois rangé aux côtés des disques dits « heartland rock » de la décennie, ceux qui prenaient à bras-le-corps la dégringolade économique du pays. Sous la couche de slide et de basse boueuse, il y a donc un vrai propos social, une colère sourde qui gronde. Omar ne fait pas la leçon, il constate, et c’est mille fois plus efficace.
Swamp, boogie et moiteur : l’ADN du fauve
Musicalement, le disque déroule tout ce qu’on aime dans le genre : du boogie qui ne lâche jamais le mors, des relents de swamp directement importés du bayou de jeunesse de Dykes, et cette voix de monstre qui transforme chaque refrain en grognement de canidé enragé. C’est de la musique physique, conçue pour le live, pour la transe collective du samedi soir.
Petite parenthèse mélancolique : la lune de miel avec la major n’a pas duré. Après ce coup d’éclat et l’album suivant, le groupe a fini par être lâché. Le show-business, dans toute sa splendeur. Mais qu’importe, Omar Kent Dykes a continué sa route pendant des décennies, pilier inamovible de la scène roots d’Austin, fidèle à sa voix rocailleuse et à ses grooves d’acier.
Au final, « Hard Times in the Land of Plenty » reste le sommet de visibilité d’un artisan magnifique, le disque par lequel commencer si vous ne connaissez pas le bonhomme. Un album qui prouve qu’on peut faire danser un dancefloor tout en glissant un pavé dans la mare du rêve américain. Du blues-rock texan taillé dans le chêne, hurlé par un grizzly au grand coeur. Posez l’aiguille, montez le son, et laissez le Loup d’Austin vous mordre. Vous m’en direz des nouvelles.
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