2003 Album

Dub Side of the Moon

par EASY STAR ALL-STARS

4,0
Sortie 2003
Genres reggae

Dub Side of the Moon, EASY STAR ALL-STARS (2003) : Pink Floyd passe à la moulinette reggae

Il y a des idées qui paraissent folles jusqu’au moment où on les entend. Reprendre « The Dark Side of the Moon » de Pink Floyd, chanson après chanson, mais en version reggae et dub. Qui aurait osé ? Easy Star All-Stars l’ont osé. Et ils ont eu raison.

« The Dark Side of the Moon » de Pink Floyd (1973) est l’un des albums les plus vendus de l’histoire de la musique populaire. Il est resté dans les charts américains pendant plus de 900 semaines. Il y a des générations entières qui ont grandi avec cet album comme bande-son de leurs nuits d’adolescence et de leurs premières expériences avec des états de conscience altérés. Quand Easy Star Records (label reggae new-yorkais fondé en 1996) annonce cette reprise intégrale, la question est simple : est-ce du génie ou de la profanation ?

La réponse : du génie

La réponse arrive dès l’ouverture. « Speak to Me » et « Breathe » deviennent « Speak to Me / Breathe (In the Air) (Dub) » et la transformation est immédiate et convaincante. Le fameux rythme cardiaque d’ouverture de l’original devient une pulsation reggae. Les nappes de synthés se transforment en lignes de dub. La voix de Horace Andy, l’un des grands de la tradition reggae jamaïcaine, remplace celle de David Gilmour avec une autorité tranquille.

Ce qui stupéfait, c’est que les chansons de Floyd sont taillées pour ça. Leurs structures, leurs harmonies, leurs tempos lents, leur façon de créer des ambiances avant d’aller vers la mélodie : tout ça fonctionne parfaitement avec les conventions du reggae et du dub.

Money et l’argent qui tourne

« Money » est peut-être l’exemple le plus parfait de cette métamorphose. Dans l’original de Floyd, c’est une chanson en 7/4 sur l’appât du gain, avec une caisse enregistreuse en intro. Easy Star la transforme en une grosse rythmique roots reggae, avec un bassiste qui fait le boulot impeccablement. L’ironie du texte (« Money, it’s a gas / Grab that cash with both hands and make a stash ») passe parfaitement de la satire british au cynisme jamaïcain. Les deux cultures ont en commun une façon de parler de l’argent avec un mélange de désir et de dégoût.

« The Great Gig in the Sky » devient une expérience de dub pur, avec des effets de delay et de reverb qui transforment les vocalises originales de Clare Torry en quelque chose qui ressemble à une cérémonie spirituelle.

Le casting des chanteurs

Un des points forts de l’album est la variété des voix. Easy Star All-Stars est un collectif de musiciens autour de producteurs et de DJ. Ils ont fait appel à plusieurs chanteurs reggae pour interprétter les différentes chansons : Ranking Joe, Citizen Cope, Toots Hibbert (des Maytals), Luciano, Morgan Heritage, Sugar Minott. Chacun apporte sa couleur, son accent, son rapport particulier au texte. L’album ne souffre jamais de monotonie.

L’expérience d’écoute

Quand on écoute « Dub Side of the Moon », on fait une chose bizarre et fascinante : on écoute deux albums à la fois. On entend l’original de Floyd en filigrane derrière la version reggae, les harmonies originales qui transparaissent sous les arrangements nouveaux, les structures qui restent reconnaissables même dans leur transformation. C’est du sampling sans sampling. C’est de la citation sans guillemets.

L’album a la même durée que l’original (43 minutes), ce qui est une décision élégante. Il suit le même ordre des chansons. Il crée une expérience d’écoute qui respecte l’architecture de l’original tout en la repeuplant avec de nouveaux habitants.

Une tradition de reprises intégrales

Le succès commercial et critique de « Dub Side of the Moon » va amener Easy Star All-Stars à rééditer l’exercice avec Radiohead (« Radiodread » en 2006, reprise de « OK Computer » version reggae), avec The Beatles (« Easy Star’s Lonely Hearts Dub Band » en 2009). Ils ont créé un sous-genre : la reprise d’albums iconiques en reggae. Cela prouve que l’idée de départ n’était pas un coup de chance mais une vision musicale cohérente.

En 2003, cet album est une révélation : il prouve que les meilleures chansons pop-rock peuvent survivre à n’importe quelle transformation harmonique et stylistique. C’est la définition d’un classique.

L’enregistrement et la production

Easy Star All-Stars n’est pas un groupe au sens traditionnel : c’est un label-collectif basé à New York. Michael Goldwasser et Lem Oppenheimer ont fondé Easy Star Records en 1996 avec l’objectif de promouvoir le reggae et le dub en dehors de leurs marchés habituels. « Dub Side of the Moon » est leur coup de maître. L’album a été enregistré avec des musiciens professionnels du reggae new-yorkais, des cuivres qui sonnent jamaïcains, des basses qui roulent dans les graves avec la majesté d’une mer calme. La production respecte les conventions du genre tout en rendant les chansons de Floyd immédiatement reconnaissables. C’est un équilibre délicat, et il est tenu de bout en bout.

La note des passionnés

4,0 /5

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