Birth, School, Work, Death, The GODFATHERS (1988) : la vie resumee en quatre mots qui claquent
Il y a des titres d’album qui valent tous les manifestes. « Birth, School, Work, Death », naissance, ecole, travail, mort : en quatre mots, les Godfathers resumaient en 1988 toute l’absurdite resignee de l’existence ordinaire, avec un cynisme rageur et une lucidite de prolos en colere. Ce groupe londonien mene par les freres Peter et Chris Coyne ne faisait pas dans la dentelle, et son deuxieme album, publie chez Epic, reste l’un des grands disques de rock and roll brut de cette fin de decennie, a contre-courant des modes synthetiques de l’epoque.
Des durs en costume sombre
Visuellement deja, les Godfathers tranchaient. Alors que le rock alternatif de la fin des annees quatre-vingt cultivait souvent le debraille, eux montaient sur scene en costumes sombres impeccables, allure de gangsters menacants, gueules fermees et regard mauvais. Cette esthetique de mafieux endimanches n’etait pas qu’une pose : elle disait quelque chose de leur musique, droite, affutee, sans gras, taillee comme un complet sur mesure mais prete a cogner. Issus des cendres du Sid Presley Experience, les freres Coyne avaient compris qu’on pouvait etre elegant et brutal a la fois.
La musique des Godfathers puise dans les sources les plus pures du rock anglais : le rhythm and blues nerveux des annees soixante, l’energie du punk, la sauvagerie des premiers Who, la morgue des Rolling Stones des debuts. Deux guitares qui mordent, une section rythmique de plomb, et par-dessus la voix gouailleuse et hargneuse de Peter Coyne. Rien de revolutionnaire dans la formule, mais une execution d’une efficacite redoutable.
Un hymne pour les desabuses
La chanson-titre est evidemment le sommet du disque. Sur un riff entetant et une rythmique implacable, Peter Coyne enumere les etapes obligees d’une vie sans relief, naissance, ecole, travail, mort, comme un cycle sans echappatoire. Le morceau devient un hymne pour tous ceux qui etouffent dans le carcan du quotidien, un cri de revolte deguise en constat fataliste. L’ironie est mordante, mais l’energie de la chanson contredit son propos : voila une celebration furieuse de la vie au moment meme ou elle en denonce le vide. Le titre rencontre un succes notable, notamment de l’autre cote de l’Atlantique, ou les radios universitaires et les chaines musicales adoptent ce brulot anglais.
Le reste de l’album maintient le cap avec une serie de morceaux taillles dans le meme metal : « Cause I Said So », « If I Only Had Time », « S.T.B. » Partout, la meme rage controlee, le meme refus de la facilite, la meme honnetete rock and roll. Les Godfathers ne trichent pas, ne posent pas, ne cherchent pas a plaire a tout prix. Ils balancent leur musique avec la conviction de ceux qui n’ont rien a perdre.
Le panache des outsiders
Les Godfathers appartiennent a cette categorie des groupes qui n’ont jamais vraiment connu la consecration massive qu’ils meritaient, mais qui ont marque durablement ceux qui les ont croises. A une epoque dominee par les machines, les samples et les productions clinquantes, ils defendaient une vision intransigeante du rock comme musique physique, organique, jouee par des hommes avec des guitares et de la sueur. Cette fidelite aux fondamentaux leur a valu le respect des puristes meme si elle les a tenus a l’ecart des grands triomphes commerciaux.
Avec le recul, « Birth, School, Work, Death » apparait comme un disque parfaitement coherent, sans temps mort, anime d’une fureur saine et communicative. Il rappelle que le rock and roll n’a pas besoin de se reinventer en permanence pour rester vivant, qu’il suffit parfois de le jouer avec assez de conviction et de hargne pour qu’il retrouve toute sa puissance originelle. Les Godfathers connaitront des fortunes diverses par la suite, des separations, des reformations, mais ce disque demeure leur carte de visite la plus eclatante.
La betes de scene
C’est sur les planches que les Godfathers prenaient toute leur dimension. Reputes pour des concerts d’une intensite redoutable, ils transformaient chaque prestation en demonstration de force, Peter Coyne haranguant le public avec sa morgue de petit caid, le groupe deroulant ses morceaux avec une precision de machine de guerre. Cette reputation de formidable groupe de scene leur a permis de tourner sans relache et de se batir, ville apres ville, une base de fans devoues qui leur sont restes fideles bien au-dela de la periode de leur succes. Heritiers directs de l’energie des grands groupes anglais des annees soixante, ils incarnaient une certaine idee du rock comme rituel collectif, comme decharge physique partagee entre la scene et la fosse. Loin des artifices de studio, c’est dans la sueur des clubs et des salles bondees que se revelait leur veritable nature, celle d’un gang soude et furieux qui ne vivait que pour ces instants d’electricite pure.
A le reecouter aujourd’hui, on est frappe par son intemporalite. Parce qu’il ne courait pas apres une mode, il n’a pas vieilli avec elle. Le constat amer de la chanson-titre reste valable, et l’energie qui la porte n’a rien perdu de sa force contagieuse. C’est un disque qui donne envie de serrer les poings et de hurler avec lui, un de ces albums honnetes et directs qui rappellent pourquoi on a aime le rock and roll en premier lieu. Les freres Coyne avaient compris l’essentiel : mieux vaut une verite qui cogne qu’un mensonge qui caresse.
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