1986, l’annus horribilis : quand le Caméléon a failli s’éteindre
Il faut se le rappeler, et bien se le rappeler, pour mesurer le miracle. En 1986, Boy George n’est plus la star pailletée qui chantait « Karma Chameleon » en kimono devant la moitié de la planète. C’est une épave. Culture Club, le groupe qui avait fait danser les années 80 sur du reggae blanc et de la soul de salon, vient de se disloquer dans les vapeurs de l’héroïne. George O’Dowd, lui, est accroché jusqu’à l’os. La presse anglaise se déchaîne, Scotland Yard rapplique : en 1986, le chanteur est arrêté pour possession d’héroïne. Du grand n’importe quoi tragique.
Et le pire arrive. La même année, le claviériste américain Michael Rudetsky, qui avait travaillé avec Culture Club, est retrouvé mort d’une overdose dans la maison londonienne de Boy George. Deux drames coup sur coup autour d’un type qui se shoote. On a connu des cartes de visite plus joyeuses. À ce stade, n’importe quel bookmaker de Soho aurait parié sur l’enterrement de troisième classe plutôt que sur un disque numéro un.
Cure de désintox et table rase : la résurrection commence
Sauf que le bonhomme a sept vies, comme tous les caméléons. George se met au vert, se sèvre, recolle les morceaux. Et au lieu de pondre un disque larmoyant sur ses malheurs (la tentation aurait été grande), il fait exactement l’inverse : il enregistre un album de renaissance. « Sold », premier album solo, débarque en 1987 chez Virgin, juste après le naufrage de Culture Club et sa sortie de l’enfer chimique. Le titre lui-même, « Sold », « vendu », est une pique : le môme qui s’est fait bouffer par l’industrie du disque reprend la main et signe son nom tout seul sur la pochette. Plus de groupe pour partager la gloire ou porter le chapeau. Désormais, c’est George, rien que George.
Aux manettes, Stewart Levine, qui connaît son affaire en matière de production léchée, et ça s’entend : « Sold » baigne dans une pop-soul cossue, chaude, pleine de cuivres et de choeurs gospel, taillée pour mettre en valeur ce qui a toujours été la vraie arme de Boy George, sa voix. On l’avait un peu oublié derrière les fards et les polémiques : ce mec chante divinement. Une voix de crooner blanc nourri à la Motown, à Smokey Robinson, à toute la grande soul américaine qu’il vénère. Sur « Sold », elle est enfin au centre du dispositif, débarrassée des gadgets.
« Everything I Own » : la reprise qui remet le compteur à zéro
Le coup de génie, le voilà. Pour son grand retour, Boy George ne mise pas sur une compo personnelle mais sur une reprise. Et pas n’importe laquelle : « Everything I Own », la ballade du groupe américain Bread, qu’il transforme en complainte reggae-soul d’une douceur renversante. Résultat ? Numéro un au Royaume-Uni en mars 1987, dégommant au passage le « Stand By Me » de Ben E. King de la première place. Numéro un aussi en Irlande, top du classement dans plusieurs pays. Pour un type qu’on enterrait quelques mois plus tôt, on appelle ça un retour fracassant.
Le clip achève le travail : Boy George y apparaît apaisé, presque angélique, lavé de ses péchés. Le public anglais, capricieux et rancunier comme on sait, lui pardonne tout d’un coup. La rédemption par le tube, vieille recette rock, mais qui marche encore à tous les coups quand la chanson est bonne. Et celle-là est imparable.
« To Be Reborn », « Sold » et compagnie : un disque plus profond qu’il n’y paraît
Réduire « Sold » à sa reprise serait une injustice. L’album sort plusieurs autres singles, et le meilleur d’entre eux porte un titre qui dit tout : « To Be Reborn », « renaître ». Une ballade poignante, le morceau où George met le plus de lui-même, de sa traversée du désert et de sa remontée vers la lumière. Quand on s’offre des réalisateurs de clips de prestige, c’est qu’on a retrouvé du standing.
Côté singles, le robinet a coulé, avec notamment « Keep Me in Mind » et le morceau-titre « Sold » qui ont également pointé le bout de leur nez dans les charts britanniques. Pas des cartons monstrueux, mais la preuve que l’album avait de la matière à revendre au-delà du tube locomotive.
La critique suit. AllMusic se montre élogieux, saluant le côté romantique enfin assumé du chanteur. Commercialement, c’est un beau succès européen, même si l’Amérique, qui avait pourtant adoré Culture Club, boude largement le retour du bonhomme. Les States n’ont jamais vraiment digéré ses déboires. Tant pis pour eux.
Au final, « Sold » reste ce qu’aucun pronostiqueur n’aurait osé imaginer en 1986 : la preuve qu’on peut toucher le fond, se shooter à mort, enterrer des copains, faire la une des tabloïds pour les pires raisons, et revenir un an plus tard avec un numéro un et une voix intacte. Boy George n’a pas seulement sorti un album. Il a sorti un certificat de survie. Et il l’a chanté mieux que personne.
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