1987 Album

Actually

par PET SHOP BOYS

4,5(1)
Sortie 1987

1987 : deux Anglais en costard inventent la pop la plus snob de la planète

Imaginez la scène. Au sommet de la décennie du fric, des épaulettes et du clinquant, deux gus pas franchement avenants débarquent et raflent la mise. Le premier, Neil Tennant, a passé des années à tailler des croupières à tout le monde dans les colonnes de Smash Hits, le magazine pop ado le plus lu du royaume. Le second, Chris Lowe, planqué derrière ses lunettes noires, ne sourit jamais et appuie sur des touches de synthé comme on remplit une feuille d’impôts. Bienvenue chez les Pet Shop Boys, et bienvenue dans « Actually », leur deuxième album, sorti le 7 septembre 1987. Le titre, déjà, est une provocation polie. « Actually », soit « en fait », balancé avec ce flegme britannique qui vous laisse sur le carreau. C’est tout eux : ils ont l’air de s’excuser pendant qu’ils vous mettent une claque.

Le truc dingue, c’est que ce disque de synthpop glaciale est devenu leur plus gros carton au Royaume-Uni. Triple disque de platine, plus d’un million d’exemplaires écoulés sur l’île, quatre millions dans le monde. Quarante-deux semaines consécutives dans le top 40 britannique. Pas mal pour deux types qui ont l’air de s’ennuyer ferme.

La pochette où Tennant bâille à la face du monde

Parlons-en, de cette pochette. Une image culte, gravée dans le marbre pop. Les deux compères en smoking, et Neil Tennant qui bâille. Un vrai bâillement, la bouche grande ouverte, l’oeil qui se ferme. Le geste anti-rock star absolu. À l’époque où tout le monde se la jouait viril et transpirant, eux affichent l’ennui comme un drapeau. Le cliché a été pris un peu par hasard par la photographe Cindy Palmano pendant le tournage du clip de « What Have I Done to Deserve This? », puis recadré par le graphiste Mark Farrow sur fond blanc immaculé. Le résultat ? Une déclaration d’intention. On vous prévient : on ne va pas se fatiguer à faire semblant d’être passionnés. Et c’est précisément ce détachement qui rend le disque irrésistible.

« It’s a Sin » : le tube qui règle ses comptes avec les bonnes soeurs

Et puis il y a le monstre. « It’s a Sin », premier single, balancé en juin 1987, file direct numéro un au Royaume-Uni. Un truc énorme, théâtral, avec ses choeurs liturgiques, son tonnerre de synthé et cette urgence quasi religieuse. Et pour cause. Sous le vernis disco se cache un brûlot autobiographique sur la culpabilité catholique. Tennant, élevé chez les religieux, règle ici ses comptes avec une éducation où tout, absolument tout, était un péché. Le génie du machin, c’est qu’on peut danser dessus comme des cintres sans capter une seconde le drame intime qui s’y joue. Le clip, signé Derek Jarman, en rajoute dans le baroque et l’inquisition. Du grand art déguisé en tube de boîte.

C’est ça, la marque de fabrique Pet Shop Boys : la pilule amère dans le bonbon sucré. Vous gobez le refrain, et le poison passe avec.

Dusty, les loyers et le coeur : la grande comédie sociale

Le deuxième coup de maître, c’est « What Have I Done to Deserve This? », un duo avec rien de moins que Dusty Springfield, la grande voix soul blanche des années 60, planquée dans un semi-oubli depuis trop longtemps. Les garçons vont la chercher, lui collent le micro, et bingo : le morceau grimpe numéro deux au Royaume-Uni comme aux États-Unis, et relance d’un coup l’intérêt pour toute sa discographie. Une résurrection signée par deux fans qui savaient exactement ce qu’ils faisaient. La voix rauque et fragile de Dusty répondant au phrasé impassible de Tennant : frisson garanti.

Mais ne vous y trompez pas, « Actually » n’est pas qu’une succession de tubes. C’est un portrait au vitriol de l’Angleterre de Thatcher. « Rent », ballade somptueuse et glaçante, raconte une relation où l’amour se confond avec l’argent : « I love you, you pay my rent ». Romantique ? Pas vraiment. Cynique jusqu’à l’os, oui. Tout le thatchérisme tient dans cette ligne : l’affection comme transaction, le sentiment au prix coûtant. « Shopping », lui, se moque ouvertement des privatisations en série. « King’s Cross » peint la misère d’un quartier de Londres avec une colère sourde. Sous les nappes de synthé scintillantes, c’est une charge politique en bonne et due forme.

Et puis il y a « Heart », pépite pop pur sucre, d’abord envisagée pour Madonna avant que le duo ne décide, malin, de la garder pour lui. Bien leur en a pris : encore un numéro un. À croire que ces deux-là transformaient tout ce qu’ils touchaient en or de platine.

Le verdict : la pop la plus intelligente jamais déguisée en musique de supermarché

Ce qui sidère, presque quarante ans après, c’est la modernité du truc. Pendant que les hard-rockeux se prenaient au sérieux avec leurs solos interminables, deux esthètes en costume démontraient qu’on pouvait faire de la pop de charts une arme de critique sociale massive. De l’ironie, du désabusement, du second degré, le tout emballé dans des productions impeccables qui passaient en radio entre deux pubs. Le critique américain Robert Christgau ne s’y est pas trompé, saluant de la vraie musique pop avec quelque chose de vrai à dire.

« Actually » reste leur sommet commercial et, accessoirement, l’un des disques les plus malins des années 80. Un disque qui danse en pleurant, qui sourit en grinçant des dents, qui vous fait taper du pied sur des chansons qui parlent de mort, d’argent et de culpabilité. Le tour de force ultime : avoir rendu le cynisme aussi sexy qu’un refrain de boîte. Alors si vous ne l’avez jamais écouté en entier, foncez. Et si vous le connaissez par coeur, remettez-le. En fait, vous le saviez déjà.

La note des passionnés

4,5 /5

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