1987 Album

Red

par The COMMUNARDS

4,0
Sortie 1987
Genres dance pop · pop

Quand deux militants rouges firent danser l’Angleterre de Thatcher

Imaginez le tableau : nous sommes en 1987, l’Angleterre est genouillée sous la botte de Margaret Thatcher, le sida fauche une génération entière dans un silence assourdissant, et voilà que débarquent deux types qui osent. Deux types qui prennent pour blaze le nom des insurgés de la Commune de Paris de 1871, ces fusillés du Mur des Fédérés. Les Communards, donc. D’un côté Jimmy Somerville, petit Écossais de Glasgow à la voix de falsetto qui monte plus haut que les anges, transfuge de Bronski Beat et de son tube « Smalltown Boy ». De l’autre Richard Coles, claviériste de formation classique, le binoclard discret aux synthés (devenu depuis, tenez-vous bien, révérend de l’Église anglicane et star des plateaux télé britanniques). Deux militants gays, deux hommes de gauche assumés, qui sortent leur deuxième et dernier album studio en 1987. Son titre ? « Red ». Pas vraiment subtil sur les intentions politiques, et c’est tant mieux.

Parce que « Red », c’est exactement ça : la couleur du sang, celle du drapeau, celle de la colère et celle de l’amour. Tout y est dans un seul mot de trois lettres. Du grand art de la provocation pop.

« Never Can Say Goodbye » : le disco ressuscité d’entre les morts

Soyons honnêtes deux secondes. En 1987, le disco était officiellement enterré, moqué, ringardisé par toute une presse rock qui se croyait maligne. Et c’est précisément là que les Communards balancent leur coup de génie : reprendre « Never Can Say Goodbye », le vieux standard popularisé par les Jackson 5 puis par Gloria Gaynor, et le propulser dans la stratosphère du Hi-NRG. Le résultat ? Une bombe. Les pianos qui galopent, les cordes qui montent, et par-dessus tout ça la voix surhumaine de Somerville qui plane comme une diva possédée. Gros succès dans les charts britanniques, disque d’argent au Royaume-Uni. Pas mal pour un morceau que tout le monde pensait bon pour la casse.

Le secret de la maison Communards, c’est ce mélange improbable et pourtant évident : la frénésie mécanique du Hi-NRG mariée à la chaleur charnelle de la soul. Coles construit des cathédrales de synthés et de piano, Somerville y déverse une ferveur quasi gospel. On danse, oui, mais on danse les larmes aux yeux. C’est ça, le génie tordu de ce disque.

« For a Friend » : la pop qui ose nommer le sida

Et puis il y a LE morceau. Celui qui transforme un bon album dance en document historique. « For a Friend » est une ballade écrite à la mémoire de Mark Ashton, ami de Somerville et Coles, militant et cofondateur du collectif Lesbians and Gays Support the Miners, mort du sida en février 1987 à seulement vingt-six ans. Vingt-six ans, vous lisez bien. Ce gamin flamboyant qui avait fait cause commune entre mineurs grévistes et communauté gay (toute une histoire que le film « Pride » racontera en 2014, où le morceau figure d’ailleurs à la bande-son).

« For a Friend » fut l’une des toutes premières chansons pop à affronter frontalement l’épidémie de sida, à une époque où la maladie restait taboue, honteuse, planquée sous le tapis par une société tétanisée. Le critique Mark Hooper a écrit que ce titre était peut-être le « most impassioned moment » de Somerville, son moment le plus habité. Et c’est rigoureusement exact. Quand cette voix se brise sur le deuil, on touche au sublime. Mais surtout : un geste de courage absolu. Du rock comme arme, du chagrin comme cri politique.

« Tomorrow » et l’art de chanter l’avenir quand tout brûle

L’album s’ouvre d’ailleurs sur « Tomorrow », premier single, et c’est tout sauf un hasard. Demain. Le lendemain. L’espoir vissé au corps alors que le présent ressemble à un champ de ruines. Voilà la dialectique entière de « Red » : refuser de plier, refuser de se taire, transformer le désespoir en piste de danse. Sous Thatcher, alors que la sinistre clause 28 (cette loi interdisant la « promotion » de l’homosexualité) se profilait à l’horizon, ces deux-là dansaient et chantaient à pleins poumons leur fierté et leur colère. Un doigt d’honneur en forme de tube.

Produit par Stephen Hague et le duo lui-même, « Red » grimpera haut dans les charts britanniques et sera certifié disque de platine au Royaume-Uni. La critique suivra : AllMusic salue un disque qui dépasse leur premier album « in nearly every aspect » et le range parmi les sommets de l’euro-dance de la fin des années 80. Excusez du peu.

Pourquoi « Red » claque encore aujourd’hui

Ce qui sidère, presque quarante ans plus tard, c’est que rien n’a vieilli. Ni la rage, ni la beauté, ni l’audace. « Red » n’est pas une simple collection de tubes synthétiques : c’est un manifeste déguisé en album de danse, un truc qui vous fait remuer les hanches tout en vous foutant une larme à l’oeil. Somerville et Coles ont compris avant tout le monde que la pop pouvait être un acte de résistance, que faire danser un dancefloor pouvait être aussi subversif que monter sur une barricade. Et le destin a sa part de poésie cruelle : le claviériste rouge est devenu homme d’Église. La boucle est bouclée, mes amis.

Bref : si vous n’avez jamais glissé « Red » sur votre platine, foncez. C’est de la pop militante au sommet de sa forme, le son d’une époque qui crevait debout en chantant. Du rouge sang, du rouge feu, du rouge coeur. Indispensable.

La note des passionnés

4,0 /5

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