2000 Album

Silence Is Sexy

par EINSTURZENDE NEUBAUTEN

4,0

On connaissait Einsturzende Neubauten pour le fracas : des perceuses, des tôles martelées, le bruit même de la construction et de la destruction érigé en musique. Avec « Silence Is Sexy », en 2000, les pionniers industriels de Berlin Ouest osent l’impensable et accordent au silence la place d’honneur. Le résultat est l’un de leurs disques les plus beaux et les plus surprenants.

Les bâtisseurs du bruit

Fondé en 1980 à Berlin Ouest autour de Blixa Bargeld, le groupe a passé deux décennies à inventer un langage sonore à partir de matériaux non musicaux : ferraille, machines, objets trouvés, instruments construits de leurs propres mains. Bargeld, par ailleurs guitariste des Bad Seeds de Nick Cave, est l’une des figures les plus radicales de la musique européenne, à la croisée de l’art performance et du rock expérimental.

Au fil des albums, leur démarche s’est affinée, le chaos des débuts a cédé la place à une recherche plus subtile sur la matière sonore. « Silence Is Sexy » représente l’aboutissement de cette évolution : un disque où la retenue, l’espace et le silence deviennent aussi importants que le bruit qui a fait la réputation du groupe.

Quand le silence devient musique

Le morceau titre est emblématique de cette nouvelle approche. Au coeur d’un calme presque total, on entend Bargeld allumer et fumer une cigarette, le crépitement du tabac devenant un événement sonore à part entière. C’est une déclaration de principe : le silence n’est pas l’absence de musique, il en est la matière première, et il peut être chargé d’une tension et d’une sensualité inattendues.

Le double album déploie des plages mélodiques et contemplatives, comme « Sabrina », aux côtés de morceaux plus tendus qui rappellent l’énergie d’antan. La voix de Bargeld, alternant l’allemand et l’anglais, joue de tous les registres, du murmure intime au déclamé théâtral. Les percussions métalliques de N.U. Unruh et le travail d’Alexander Hacke s’intègrent à une architecture sonore d’une élégance nouvelle.

Ce basculement vers la retenue n’est pas un reniement mais un approfondissement. Le groupe a compris que le vacarme, à force d’être répété, devenait une convention comme une autre, et que la vraie subversion consistait désormais à oser le calme, la lenteur, la nuance. Berlin, ville réunifiée et en pleine mutation au tournant du millénaire, semble se refléter dans cette musique suspendue entre les ruines du passé et les promesses de l’avenir. Bargeld, en poète sonore, transforme la cigarette, le souffle et l’attente en matière artistique, et rappelle que l’avant-garde n’est jamais aussi vivante que lorsqu’elle se réinvente au lieu de se répéter.

Einsturzende Neubauten sur scene
Einsturzende Neubauten, pionniers industriels de Berlin menes par Blixa Bargeld

La maturité d’un groupe radical

« Silence Is Sexy » marque une étape importante dans la longue histoire du groupe, qui inventera quelques années plus tard un modèle de financement par ses fans bien avant que cela ne devienne une pratique courante. Le disque montre un collectif qui n’a rien perdu de sa radicalité mais qui l’exprime désormais avec une finesse de chambriste.

Loin du tumulte de leurs débuts, Einsturzende Neubauten prouve ici qu’être révolutionnaire, ce n’est pas répéter éternellement le même fracas, mais continuer à interroger la nature même de la musique. En faisant du silence un sujet et une matière, le groupe signe l’un de ses disques les plus profonds, une oeuvre de maturité qui demande de l’écoute et qui récompense magnifiquement la patience. La preuve que, même après vingt ans, l’avant-garde berlinoise avait encore des frontières à franchir.

— Discographie —

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