1989 Album

L’Eau Rouge

par The YOUNG GODS

4,0
Sortie 1989

The Young Gods, L’Eau Rouge : la fureur industrielle venue de Suisse

On n’attendait pas la Suisse sur le terrain de la musique la plus radicale et la plus brûlante de la fin des années quatre-vingt. Et pourtant, c’est bien de Genève que surgit l’un des groupes les plus novateurs de l’époque, The Young Gods. Avec « L’Eau Rouge », leur deuxième album publié en 1989, le trio mené par le chanteur Franz Treichler impose une formule inouïe, une musique de fauves construite sans guitariste, uniquement à partir d’échantillons, de samples triturés et assénés avec une violence sismique.

Le premier album, paru en 1987, avait déjà fait grand bruit. Le prestigieux magazine britannique Melody Maker l’avait même élu album de l’année, distinction stupéfiante pour une formation suisse chantant en français et en anglais. Du jour au lendemain, ces inconnus se retrouvaient au centre de l’attention de la presse rock la plus exigeante. « L’Eau Rouge » devait confirmer l’essai, et il le fait avec une ambition décuplée.

Le sampler comme arme de guerre

Le concept des Young Gods tient en une révolution silencieuse. Là où les autres alignent guitares, basse et batterie, eux n’utilisent qu’un sampler, une boîte à échantillons, pour reconstruire un mur de son monstrueux. Cesare Pizzi, puis ses successeurs, découpent et rejouent des fragments de guitares, d’orchestres, de bruits, qu’ils projettent comme des blocs de béton sur les percussions martelées. Au-dessus de ce chaos organisé, la voix de Treichler déclame, hurle, murmure, avec une théâtralité empruntée au cabaret allemand autant qu’à l’opéra.

« L’Eau Rouge » pousse plus loin cette esthétique en y mêlant des éléments inattendus. Des ambiances de cabaret, des textes en français qui évoquent la chanson réaliste, des références à la musique classique, le tout fondu dans la lave des guitares échantillonnées et des rythmes industriels. Le résultat est d’une originalité furieuse, à la fois savant et brutal, raffiné et primitif. C’est une musique qui ne ressemble à rien d’autre, et qui ouvre des portes que beaucoup emprunteront ensuite.

Une influence souterraine immense

L’importance des Young Gods dans l’histoire de la musique électronique et industrielle est considérable, même si elle reste largement méconnue du grand public. Des artistes majeurs ont reconnu leur dette envers ce trio genevois. David Bowie lui-même les citait parmi ses groupes préférés, et toute une génération de musiciens électroniques, du rock industriel au metal, leur doit l’idée qu’on peut construire une musique violente et complexe sans le moindre instrument traditionnel.

Produit avec l’aide de Roli Mosimann, ancien des Swans, autre formation extrême, « L’Eau Rouge » bénéficie d’un son massif et coupant qui sert parfaitement le propos. L’album ne fait aucune concession à la facilité, ne cherche jamais le tube ou le refrain consensuel. Il exige de l’auditeur un engagement total, une plongée dans son univers dense et halluciné. C’est de l’art radical, sans filet et sans compromis.

Pionniers d’une révolution sonore

Pour saisir l’audace des Young Gods, il faut se souvenir de l’état de la technologie en 1989. Le sampler était encore un instrument neuf, coûteux, capricieux, que la plupart des musiciens utilisaient timidement, pour ajouter quelques effets ou citations. Le trio genevois, lui, en fait le coeur même de sa musique, l’unique source de toutes ses textures harmoniques. C’est un pari radical, presque fou, qui consiste à remplacer le guitariste par une machine et à reconstruire le rock à partir de fragments recyclés. Personne, ou presque, n’avait osé aller aussi loin.

Cette démarche s’inscrit dans une réflexion artistique profonde sur le recyclage, le collage, la mémoire sonore. En échantillonnant des guitares, des orchestres, des bruits du monde, les Young Gods composent une musique faite de citations, d’échos, de spectres. Franz Treichler, le chanteur, y ajoute une dimension théâtrale et littéraire, ses textes en français convoquant la chanson réaliste, le cabaret, une certaine noirceur poétique. L’ensemble dégage une puissance rituelle, presque chamanique, qui galvanise le public sur scène.

L’influence de ce disque et de ce groupe dépasse de loin leur notoriété commerciale. Toute une génération de musiciens, du rock industriel à la musique électronique en passant par le metal, leur doit l’idée qu’on peut faire de la musique violente et physique sans instrument traditionnel. Des artistes aussi divers que David Bowie ou plus tard Mike Patton ont salué leur apport.

On mesure mieux, avec le temps, à quel point ce trio suisse fut en avance sur son époque. Bien avant que l’échantillonnage ne devienne la norme dans la pop et la musique électronique, les Young Gods en avaient fait un langage artistique à part entière, expressif et brutal. « L’Eau Rouge » sonne aujourd’hui comme une prophétie, l’annonce d’un monde sonore où la frontière entre l’organique et le numérique allait définitivement s’effacer, et où le rock allait devoir réinventer ses propres règles.

Trente ans plus tard, « L’Eau Rouge » garde une modernité saisissante, comme si le temps n’avait aucune prise sur cette musique venue d’ailleurs. Les Young Gods avaient compris avant tout le monde que le sampler allait redessiner la carte du rock, et ils en avaient fait un instrument de feu. Une furieuse originalité à découvrir ou à redécouvrir de toute urgence, l’un des secrets les mieux gardés du rock européen.

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