Sortie 1964
Genres rock/pop rock

Bob Gaudio, Hell’s Kitchen et la Petite Fille aux Haillons : La Genèse

New York, début 1964. Bob Gaudio, cerveau mélodique des Four Seasons, est arrêté à un feu rouge dans Hell’s Kitchen, ce quartier de Manhattan qui portait encore toutes les cicatrices de la misère ouvrière. Une petite fille s’approche de sa voiture. Visage maculé de crasse, vêtements déchirés, sourire malgré tout. Elle essuie son pare-brise avec un chiffon crasseux et tend la main pour une pièce. Gaudio lui donne tout ce qu’il a dans les poches. Il démarre. Et commence à écrire Rag Doll.

The Four Seasons, publicité Billboard 1966
The Four Seasons, publicité Philips Records, Billboard, 27 août 1966

Cette anecdote, racontée mille fois mais jamais démentie, dit tout de ce que les Four Seasons faisaient de différent des autres groupes pop de l’époque. Pendant que les Beatles chantaient l’amour comme une fête perpétuelle, pendant que les Beach Boys invitaient au soleil de Californie, Frankie Valli et ses comparses plongeaient dans les fissures sociales de l’Amérique. Rag Dollla chanson et l’album, est une œuvre de compassion déguisée en hit pop. Et ça marche divinement.

L’album sort le 1er juillet 1964 sur le label Philips. Les États-Unis sont en pleine Beatlemania, et pourtant, et pourtant, Rag Doll le single atteint la première place du Billboard Hot 100 le 18 juillet et y reste deux semaines. Deux semaines à tenir tête aux Beatles. Dans les années soixante, c’était quelque chose.

Les Morceaux Phares : Quand Valli Pleure en Fausset

Le titre phare, Rag Doll, est bien sûr la pièce maîtresse. Bob Crewe et Bob Gaudio signent là une de leurs plus grandes compositions, ce contrepoint entre la voix stratosphérique de Frankie Valli et les harmonies vocales du groupe crée une tension émotionnelle que peu de chansons pop ont atteinte. La mélodie monte, monte encore, et la voix de Valli s’élève avec elle dans des aigus qui semblent défier les lois de l’anatomie humaine.

Mais l’album ne se réduit pas à son single vedette. Silence Is Goldenque les Four Seasons avaient offerte aux Tremeloes, est une ballade d’une douceur déchirante. Les arrangements de cordes s’enroulent autour des voix comme une étreinte. Save It for Me, autre single de l’album, fut un hit en soi, atteignant le top 10 américain. Et puis il y a ces moments de grâce absolue où le groupe abandonne toute prétention commerciale pour simplement, chanter. Quatre voix, une harmonie, et l’éternité.

« Frankie Valli avait cette voix qui vous traversait comme une aiguille de couturière, fine, précise, douloureuse et nécessaire en même temps. Rag Doll, c’est l’Amérique pauvre racontée en falsetto. »

L’album contient également Little Boy (In Grown-Up Clothes) et Bye Bye Baby (Baby Goodbye)un titre que les Bay City Rollers reprendront une décennie plus tard avec un succès fracassant. Les Four Seasons avaient cette capacité rare d’écrire des chansons tellement bien construites qu’elles résistaient à tous les traitements, toutes les modes, tous les arrangements.

Dans les Studios de Bob Crewe : L’Architecture du Son

Bob Gaudio, The Four Seasons, 1966
Bob Gaudio, compositeur et claviériste des Four Seasons, Billboard, 1966

Les sessions de Rag Doll se déroulent principalement aux Bell Sound Studios de New York, sous la direction de Bob Crewe, producteur, coauteur, chef d’orchestre et véritable architecte du son des Four Seasons. Crewe avait une vision très précise de ce que devait être une chanson pop : un édifice sonore où chaque brique, la ligne de basse, les cuivres, les cordes, les harmonies, était à sa place exacte.

L’enregistrement procède selon la méthode classique de l’époque : les musiciens de studio, les fameux sessionmen new-yorkais qui jonglaient entre dix sessions par semaine, enregistrent d’abord les instruments, puis les voix sont superposées. Mais la magie des Four Seasons, c’est que leurs voix ne sonnent jamais comme un ajout après coup, elles semblent avoir été là avant même la musique.

Gaudio jouait lui-même les claviers sur de nombreuses pistes, apportant cette texture harmonique particulière qui distingue les Four Seasons de leurs concurrents. Et la section rythmique, solide, précise, implacable, donnait à chaque titre cette propulsion qui vous faisait taper du pied malgré vous.

L’Héritage : Jersey Boys et Pop Éternelle

Soixante ans après sa sortie, Rag Doll reste l’un des albums les plus représentatifs de ce que la pop américaine pouvait produire de plus sophistiqué en 1964. Pendant que la British Invasion monopolisait les conversations, les Four Seasons démontraient que l’Amérique avait aussi ses géniaux architectes du son.

Bob Gaudio a été reconnu comme l’un des grands compositeurs de sa génération. La comédie musicale Jersey Boyscréée à Broadway en 2005 et adaptée au cinéma par Clint Eastwood en 2014, a ramené les Four Seasons au devant de la scène mondiale, introduisant leur musique à des générations de nouveaux auditeurs. Et ils ont découvert Rag Doll avec les yeux écarquillés de ceux qui trouvent un trésor qu’ils ne cherchaient pas.

Le falsetto de Frankie Valli a influencé des dizaines de chanteurs, de Mick Jagger, qui reconnaissait son admiration pour Valli, jusqu’aux artistes contemporains qui cherchent cette qualité de voix particulière, cette façon de faire pleurer les aigus sans jamais basculer dans le kitsch. Rag Doll est une leçon de dignité pop : elle parle des plus pauvres avec les moyens des plus riches, et elle n’a jamais l’air fausse.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Rag Doll