1987 Album

In the Dutch Mountains

par NITS

4,0
Sortie 1987
Artiste NITS
Genres pop

Amsterdam invente la montagne et le monde se met à rêver

Il faut une sacrée dose de culot, ou alors un humour pince-sans-rire absolument imparable, pour intituler son disque « In the Dutch Mountains » quand on vient du pays le plus plat de la planète. Aux Pays-Bas, le point culminant ressemble à un dos d’âne de parking, et les seuls reliefs sont les digues qui empêchent la mer du Nord de venir noyer les tulipes. Et c’est précisément là, dans ce paysage horizontal à perte de vue, qu’un quatuor d’Amsterdam mené par Henk Hofstede a sorti en octobre 1987 l’un des plus beaux disques de pop arty que l’Europe continentale ait produit. La montagne hollandaise, vous l’aurez compris, est une montagne mentale. Une montagne de rêve. Et croyez-moi, on a envie d’y planter sa tente.

Les NITS (THE NITS pour les puristes) ne sont pas des petits jeunes tombés de la dernière pluie batave. Le groupe traînait déjà sa silhouette anguleuse depuis la fin des années 1970, accumulant les disques exigeants et la réputation de cérébraux distingués. Mais avec ce huitième album, quelque chose se débloque. Hofstede au chant et à la guitare, Robert Jan Stips aux claviers, Rob Kloet à la batterie, le noyau dur tient enfin le morceau qui va faire basculer leur destin.

Une cathédrale enregistrée dans un vieux gymnase

Voilà le genre de détail qui fait frémir tout amateur de rock authentique. Échaudés par un album précédent qu’ils trouvaient trop léché, trop poli, trop mort, les Nits décident de tout reprendre à l’envers. Ils s’enferment dans leur local de répétition aménagé dans un vieux gymnase d’Amsterdam, branchent un magnétophone numérique deux pistes, et enregistrent quasiment en direct, durant l’été 1987. Pas de fioritures, pas de réenregistrements interminables, pas de mixage qui dénature tout. L’idée était de capturer, selon leurs propres mots, l’atmosphère si particulière d’un concert des Nits. Le résultat respire. Il y a de l’air entre les notes, de l’espace, une élégance acoustique qui sonne comme une pièce pleine de vrais musiciens. À l’heure où tout le monde noyait ses disques sous des tonnes de réverb numérique et de batteries en plastique, ce parti pris frôle l’acte de résistance.

Et puis il y a cette chanson. « In the Dutch Mountains », le morceau-titre, signé Hofstede, Kloet et Stips, est de ces miracles pop qui semblent avoir toujours existé. Une mélodie limpide, une candeur enfantine, des paroles qui mêlent souvenirs d’école, petites villes endormies et sommets imaginaires. Un truc à la fois nostalgique et lumineux, qui vous trotte dans la tête pendant des jours. Refusée au départ par leur maison de disques Columbia, la chanson a trouvé son salut grâce au clip et à MTV Europe qui s’est mis à le diffuser. Vous voulez du fait maison authentique ? Les Nits ont tourné leur vidéo eux-mêmes, à la caméra 16mm, avec le batteur Rob Kloet ramant sur l’eau et Hofstede pédalant dans le quartier de son enfance, chaque scène teintée d’une couleur différente. Sépia, vert pâle, gris bleuté. De l’artisanat pur jus, et c’est beau à pleurer.

Talking Heads sous la pluie, XTC en sabots

Maintenant, le jeu des comparaisons, ce sport favori de tout critique rock qui se respecte. On a souvent rangé les Nits aux côtés des Talking Heads de David Byrne et des XTC d’Andy Partridge, et franchement, le rapprochement n’est pas volé. Même intelligence rythmique, même goût du détail bizarroïde, même refus de la facilité, même cette sensation d’une pop qui pense sans jamais oublier de faire battre le pied. Mais réduire les Nits à une copie continentale serait une injustice. Là où Byrne joue la névrose new-yorkaise et Partridge le génie excentrique anglais, Hofstede cultive une mélancolie nordique bien à lui, une retenue toute hollandaise, une grâce mélodique qui doit autant à la chanson européenne qu’au rock anglo-saxon. C’est de la pop de chambre, raffinée, lettrée, mais qui ne sent jamais le renfermé.

L’album ne se résume d’ailleurs pas à son tube. « J.O.S. Days » et « The Panorama Man » furent également tirés en singles aux Pays-Bas, et l’ensemble du disque déroule une suite de vignettes ciselées : patineurs, pélicans et pingouins, nageurs solitaires. Un petit théâtre de poche, peuplé de personnages doux-dingues, où chaque chanson est une miniature peinte à la main.

Triomphe sur le continent, mystère de l’autre côté de la Manche

Voilà le paradoxe cruel et savoureux de cette histoire. « In the Dutch Mountains » devient l’album le plus populaire des Nits, un succès solide aux Pays-Bas bien sûr, mais aussi en France et en Allemagne, ces pays où le public sait encore reconnaître une pop adulte et exigeante. Ce fut aussi l’un de leurs disques les plus exposés au Royaume-Uni. Et pourtant, dans le monde anglophone, les Nits sont restés des fantômes, des inconnus célèbres, le genre de groupe que vous adorez et que personne autour de vous n’a jamais entendu nommer. Comble de l’ironie pour une chanson chantée en anglais.

C’est peut-être ça, finalement, la vraie montagne hollandaise : un sommet superbe que les Anglo-Saxons n’ont jamais voulu escalader, alors que le reste de l’Europe y a planté son drapeau depuis longtemps. Tant pis pour eux, tant mieux pour nous. Parce qu’il reste, presque quarante ans plus tard, un disque d’une fraîcheur intacte, une leçon d’élégance et de sobriété, la preuve qu’on peut faire de la grande pop sans hurler, sans poser, sans tricher. Si vous ne connaissez pas encore les Nits, foncez. La montagne vous attend, et l’air y est diablement pur.

La note des passionnés

4,0 /5

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