Une gamine de Dublin débarque avec un crâne rasé et un regard de tueuse
Octobre 1987. Pendant que le reste de la planète se vautre dans les synthés sucrés et les coupes mulet, une gamine irlandaise de vingt ans déboule par la fenêtre avec son premier album sous le bras. Sinéad O’Connor, le crâne rasé de près, le regard de braise qui vous transperce à trois mètres, ne ressemble à personne. Et surtout pas à ce qu’une maison de disques attend d’une chanteuse en 1987. Pas de mèches blondes, pas de sourire colgate, juste deux yeux immenses plantés dans les vôtres et une voix qui va vous mettre par terre. « The Lion and the Cobra », c’est le titre, piqué directement au Psaume 91 (verset 13 pour les exégètes du dimanche : « tu marcheras sur le lion et le cobra »). Rien que ça. La fille ne fait pas dans la demi-mesure, et elle ne fera jamais dans la demi-mesure, retenez bien cette phrase.
Parce que voilà le genre de personnage auquel on a affaire : une indomptable, une vraie, de celles qui mordent la main qui les nourrit si la main les emmerde. Et la main, justement, allait apprendre à ses dépens qu’on ne dresse pas un cobra.
Enceinte, virée du studio dans sa tête, elle reprend tout à zéro
Tenez-vous bien, parce que les conditions d’enregistrement de ce disque relèvent du roman. Sinéad tombe enceinte de son premier enfant pendant les sessions. La maison de disques, charmante comme toujours, lui suggère gentiment de s’en débarrasser. Mieux : un cadre du label, Nigel Grainge, va jusqu’à téléphoner à un médecin pour la convaincre. La chanteuse a raconté qu’on lui aurait servi cette tirade d’anthologie : « Your record company has spent £100,000 recording your album. You owe it to them not to have this baby. » Traduction pour les fâchés avec la langue de Shakespeare : ton label a claqué cent mille livres sur ton album, tu leur dois bien de ne pas faire ce gosse. On croit rêver. Sinéad, elle, n’a pas rêvé une seconde : elle a refusé, point barre. Elle accouchera de son fils Jake quelques semaines à peine avant la sortie du disque.
Et comme si ça ne suffisait pas, notre Irlandaise enceinte jusqu’aux yeux écoute les premières bandes produites par Mick Glossop et décrète que tout est à jeter. Pas un peu. Tout. Elle prévient sa maison de disques que si on sort ça en l’état, elle reniera l’album publiquement. À vingt ans. Enceinte. Sous pression de partout. Résultat des courses : elle vire le bonhomme, s’installe derrière la console et coproduit le disque elle-même. Vingt ans, on insiste. À l’âge où la plupart des gens galèrent à choisir un forfait téléphonie, elle reprend la totalité d’un premier album entre ses mains. Le culot du siècle.
« Troy », « Mandinka » et cette voix qui passe du murmure au hurlement
Maintenant, parlons de la marchandise. Parce qu’on peut avoir tout le caractère du monde, si la musique ne suit pas, on repassera. Sauf que là, mes amis, la musique suit. Et comment.
Il y a d’abord « Troy », ce premier single qui dure plus de six minutes et qui démarre tout en retenue, presque chuchoté, avant de monter, monter encore, jusqu’à cette explosion vocale dévastatrice où Sinéad lâche les chevaux et vous arrache le plafond. Une montée en puissance qui vous laisse cloué au fauteuil. Cette voix, c’est l’arme absolue du disque : elle peut roucouler à l’oreille comme une berceuse, puis sans prévenir partir dans un hurlement à faire trembler les vitres. Le grand écart permanent. Le murmure et la furie dans le même couplet. Personne ne faisait ça en 1987, et franchement, pas grand monde l’a refait depuis.
Et puis il y a « Mandinka », le tube imparable, le morceau pop-rock électrique qui propulse la demoiselle dans les charts et les bacs des disquaires. Refrain qui s’accroche au cerveau, guitares qui mordent, énergie de môme survoltée. C’est le titre qu’on retient, celui qui ouvre les portes, celui qui fait dire aux gens « tiens, c’est qui cette fille au crâne rasé ? ». Ajoutez à ça « I Want Your (Hands on Me) », plus sensuel, plus charnel, qui prouve que la dame ne se cantonne pas à la fureur mystique et sait aussi remuer les hanches. Le disque balaie un spectre énorme : du folk irlandais aux guitares post-punk, de la ballade déchirante au cri primal. Une palette de dingue pour un premier essai.
La critique tombe à genoux, et l’histoire lui donne raison
Forcément, la presse n’a pas mis longtemps à comprendre qu’il se passait quelque chose. L’accueil critique fut enthousiaste, dithyrambique même par endroits. On a salué la voix, l’audace, la maturité ahurissante d’une artiste qui débarquait de nulle part avec un album déjà entièrement maîtrisé. Le disque décrochera même une nomination aux Grammy Awards, ce qui pour une première galette signée par une inconnue irlandaise au look de moine guerrier, relève de l’exploit pur.
Ce qui frappe, avec le recul, c’est à quel point ce premier album contenait déjà tout le personnage. L’intransigeance, la spiritualité à fleur de peau, le refus absolu des compromis, la rage et la tendresse mélangées dans le même souffle. « The Lion and the Cobra », ce n’est pas un album de débutante prudente qui teste le terrain. C’est une déclaration de guerre. Une artiste qui pose ses conditions dès la première note et ne les négociera jamais. La gloire planétaire viendra deux ans plus tard avec une certaine reprise d’un titre de Prince que tout le monde connaît, mais le vrai Sinéad O’Connor, le bloc de granit, l’écorchée vive, l’indomptable, il est déjà là, entier, sur ce premier disque.
Alors si vous ne connaissez cette femme que par les polémiques et la photo déchirée du pape à la télé américaine, faites-vous une fleur : posez l’aiguille sur ce vinyle de 1987. Vous y trouverez une gamine de vingt ans, enceinte, le crâne rasé, qui a dit non à tout le monde et qui avait raison sur toute la ligne. Du grand rock. Du vrai.
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