1999 Album

Summerteeth

par WILCO

4,0
Sortie 1999
Artiste WILCO

Il y a des disques qui sonnent comme un soleil et qui parlent de naufrage. « Summerteeth », troisième album de Wilco paru en 1999, est de ceux-là : une merveille de pop studio, gorgée de mélodies lumineuses et de claviers chatoyants, sous laquelle couve l’un des recueils de textes les plus sombres de la décennie.

Le grand virage studio

Après « Being There », double album généreux qui avait installé le groupe de Jeff Tweedy comme un poids lourd de l’americana, Wilco aurait pu continuer dans le rock de bar racé. Au lieu de cela, Tweedy et le multi-instrumentiste Jay Bennett s’enferment en studio et empilent les pistes : mellotrons, vibraphones, choeurs, arrangements à la Brian Wilson et aux Beach Boys période « Pet Sounds ». Le résultat est un disque luxuriant, presque baroque, à mille lieues du folk-rock attendu.

Ce travail d’orfèvre annonce déjà la rupture qui mènera, trois ans plus tard, au chef-d’oeuvre « Yankee Hotel Foxtrot ». « Summerteeth » est le laboratoire où Wilco apprend à devenir un groupe de studio à part entière, à considérer la console comme un instrument.

La douceur et le gouffre

Le contraste est le coeur du disque. « Can’t Stand It » et « A Shot in the Arm » déploient des refrains immédiats, presque euphoriques, tandis que les paroles parlent de dépendance, de doute et de couples qui se défont. « She’s a Jar », ballade suave portée par l’harmonica, se termine sur une phrase glaçante qui retourne tout le morceau. « Via Chicago » superpose une mélodie douce à une imagerie de violence presque insoutenable, avec des explosions de bruit qui déchirent soudain la quiétude.

Tweedy écrit ici sous l’influence de la littérature, de Henry Miller notamment, et compose des textes adultes, troublés, qui refusent la facilité de l’americana sentimentale. C’est un disque sur l’insomnie, sur le mariage, sur ce qui se passe à trois heures du matin quand les certitudes s’effondrent. La beauté des arrangements rend cette noirceur encore plus saisissante.

Le rôle de Jay Bennett est ici déterminant. Multi-instrumentiste obsessionnel, il pousse Tweedy à explorer chaque recoin du studio, à superposer les couches sonores jusqu’au vertige. Cette collaboration intense, fertile mais tendue, finira par s’épuiser et conduira à une séparation douloureuse documentée plus tard à l’écran. Mais sur « Summerteeth », l’osmose est totale, et l’on entend deux musiciens qui se poussent mutuellement vers leurs sommets. Le disque marque aussi le moment où Wilco cesse de regarder vers le passé de la country pour inventer une pop intemporelle, nourrie autant des Beach Boys que des grands songwriters américains.

Wilco en concert
Wilco, mene par Jeff Tweedy, en pleine mutation vers le groupe de studio qu’il deviendra

Un classique à retardement

À sa sortie, « Summerteeth » déçoit commercialement, le label espérait un single radio qui ne vient jamais vraiment. Mais le temps a fait son travail, et le disque est aujourd’hui considéré comme l’un des sommets de la discographie de Wilco, l’instant précis où le groupe quitte le confort de l’americana pour devenir l’un des plus aventureux de l’Amérique rock.

On y entend un groupe qui prend des risques énormes, qui mise tout sur la tension entre la forme et le fond, et qui gagne ce pari avec une élégance bouleversante. « Summerteeth » est un disque d’été et d’effondrement, le portrait d’un homme qui sourit pour ne pas montrer ce qui le ronge, et c’est précisément ce mensonge magnifique qui en fait une oeuvre inoubliable.

— Discographie —

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