See the Light, Jeff HEALEY (1988) : la lumiere au bout des doigts
L’histoire de Jeff Healey est de celles qui forcent l’admiration avant meme qu’on ait entendu une seule note. Aveugle depuis sa petite enfance a la suite d’un cancer des yeux, ce musicien canadien avait developpe une technique de guitare entierement personnelle, jouant l’instrument pose a plat sur ses genoux, attaquant les cordes par-dessus le manche dans une posture que nul autre n’avait imaginee. De cette contrainte transformee en liberte naissait un jeu d’une fluidite et d’une expressivite stupefiantes. Son premier album, « See the Light », publie en 1988, revele au monde ce talent hors du commun.
Une technique nee de la necessite
Quand on voit Jeff Healey jouer, la premiere reaction est l’incredulite. Cette facon de poser la guitare comme un clavier, d’y promener les doigts avec une aisance deconcertante, defie tout ce qu’on croit savoir de l’instrument. Mais l’essentiel n’est pas dans la prouesse spectaculaire : c’est dans la musique qui en sort. Healey ne jouait pas pour epater, il jouait pour exprimer, et son toucher, sa sensibilite, son sens du phrase faisaient de lui un veritable bluesman, dans la grande tradition des guitaristes habites par leur instrument.
Le Jeff Healey Band, trio complete par une basse et une batterie solides, proposait un blues-rock chaleureux, accessible, ancre dans la tradition mais porte par l’energie d’un musicien jeune et passionne. Healey connaissait son histoire, venerait les grands anciens, et son jeu portait l’empreinte des maitres tout en affirmant une personnalite propre. Il chantait aussi, d’une voix rocailleuse et sincere qui collait parfaitement a sa musique.
Angel Eyes, la grace
Le grand succes de l’album, celui qui fait connaitre Healey bien au-dela du cercle des amateurs de blues, c’est « Angel Eyes ». Cette ballade d’une douceur et d’une emotion rares montre une autre facette du musicien : non plus le guitariste flamboyant, mais l’interprete delicat, capable de retenue et de tendresse. La chanson grimpe dans les classements et devient l’une des grandes ballades rock de la fin des annees quatre-vingt, portee par le chant emouvant de Healey et par un solo de guitare d’une justesse parfaite.
Mais l’album ne se reduit pas a ce tube. « Confidence Man », la chanson-titre « See the Light » et les autres morceaux deploient toute la palette du groupe, du blues-rock energique aux ambiances plus intimes. On y sent une vraie generosite, l’envie de partager une musique qu’on aime profondement, sans calcul ni cynisme. C’est un disque chaleureux, genereux, qui respire l’amour sincere du blues.
Une trajectoire trop courte
Le succes de « See the Light » ouvre a Healey les portes d’une reconnaissance internationale. Le grand public le decouvre aussi a l’ecran, le musicien apparaissant dans un film populaire de l’epoque, ou son groupe joue dans un bar et ou il croise les vedettes hollywoodiennes du moment. Cette exposition acheve de faire de lui une figure reconnue, respectee autant par le public que par ses pairs guitaristes, dont les plus grands saluaient son talent singulier.
Au-dela du blues-rock, Healey nourrissait une passion devorante pour le jazz ancien, collectionnant les vieux disques et animant meme des emissions de radio dediees a cette musique. Cette curiosite, cette erudition, disaient un musicien complet, amoureux de toutes les formes de la musique populaire americaine. Il enregistrera d’ailleurs plus tard des disques de jazz traditionnel, prouvant l’etendue de sa palette.
Un trio soude et chaleureux
La force de « See the Light » tient aussi a l’alchimie du trio. Loin du simple faire-valoir d’un guitariste prodige, les compagnons de Healey forment une equipe soudee, au groove solide et a l’ecoute attentive, qui laisse respirer la musique et met en valeur les envolees du leader sans jamais l’etouffer. Cette complicite donne au disque une chaleur, une humanite, qui le distinguent des exercices de virtuosite froids et nombrilistes. Le repertoire melange habilement compositions originales et reprises judicieusement choisies, Healey ayant l’intelligence de piocher chez d’excellents auteurs des chansons taillles pour son jeu et sa voix. Cette generosite, cette absence d’ego demesure, transparait dans chaque morceau. Les plus grands guitaristes de la planete, en decouvrant ce jeune Canadien a la technique impossible, ne tarissaient pas d’eloges, reconnaissant en lui non pas un curiosite mais un veritable musicien, habite par le blues jusqu’au bout des doigts. Cette reconnaissance entre pairs valait toutes les consecrations.
Le destin sera cruel : Jeff Healey s’eteint en 2008, rattrape par la maladie, encore jeune, laissant le sentiment d’une carriere interrompue trop tot. Mais « See the Light » demeure comme le temoignage eclatant de son genie, le disque ou un homme qui avait toutes les raisons de renoncer a transforme ses obstacles en une musique lumineuse. Le titre meme de l’album, « voir la lumiere », prend chez lui une resonance bouleversante. Healey ne voyait pas le monde de ses yeux, mais il en percevait la beaute mieux que quiconque, et il nous l’a fait entendre.
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