Stevie Ray Vaughan, In Step : le blues d’un homme sauvé
Il y a des disques qui sont plus que des disques, des disques qui racontent une renaissance. « In Step », publié en 1989, est de ceux-là. Stevie Ray Vaughan, le plus grand guitariste blues de sa génération, le successeur direct de Jimi Hendrix et d’Albert King, sort tout juste de l’enfer. Années de cocaïne et de whisky, effondrement physique, cure de désintoxication, le Texan a frôlé la mort avant de remonter la pente. Le titre même de l’album, « In Step », fait référence aux douze étapes des programmes de sevrage. Ce blues-là, il l’a payé au prix fort.
Le miracle, c’est que cette sobriété neuve, loin d’éteindre le feu, le ravive. Vaughan n’a jamais aussi bien joué. Avec son groupe Double Trouble, soudé par des années de scène, il signe son album le plus abouti, le plus profond, le plus émouvant. La virtuosité est toujours là, foudroyante, mais elle se double désormais d’une maturité nouvelle, d’un sens de l’écriture et de l’émotion qui transcende la simple démonstration technique.
Crossfire et autres incendies
Le titre phare s’appelle « Crossfire », et il déboule comme un train lancé à pleine vitesse. Groove implacable, riff en béton, c’est le premier morceau de Vaughan à atteindre le sommet des classements rock américains. Mais « In Step » recèle bien d’autres trésors. « The House Is Rockin' » ouvre le bal sur un boogie endiablé qui donne envie de renverser les tables. « Tightrope » raconte, sans fard, le funambulisme d’une vie au bord du gouffre, métaphore évidente du combat que l’homme vient de mener.
Et puis il y a « Riviera Paradise », instrumental nocturne et fluide de presque neuf minutes, enregistré quasiment en une prise, lumières baissées dans le studio. La guitare de Vaughan y chuchote, caresse, s’envole avec une douceur inattendue chez ce cogneur de cordes. C’est l’un des plus beaux moments de toute sa discographie, la preuve qu’il était bien plus qu’un démolisseur de manches, un véritable poète de l’instrument.
Le dernier chapitre
« In Step » sera récompensé par un Grammy du meilleur album de blues contemporain, consécration méritée pour un artiste enfin réconcilié avec lui-même. On le sent apaisé, concentré, heureux de jouer. Le producteur Jim Gaines capte un son chaud et puissant, fidèle à la fureur des concerts. Tout indiquait le début d’une grande seconde carrière, celle d’un homme qui avait vaincu ses démons et qui pouvait enfin construire sur des bases saines.
Le destin en décidera autrement, et c’est là que l’histoire bascule dans le tragique. Le 27 août 1990, à peine un an après la sortie de l’album, Stevie Ray Vaughan trouve la mort dans un accident d’hélicoptère, dans le Wisconsin, au sortir d’un concert où il avait partagé la scène avec Eric Clapton. Il avait trente-cinq ans. « In Step » devient ainsi, sans qu’on l’ait voulu, son dernier album studio, son testament.
Le maître du Stratocaster
Pour mesurer ce que représente « In Step », il faut rappeler qui était Stevie Ray Vaughan. Surgi du Texas au début des années quatre-vingt, ce jeune homme avait quasiment ressuscité le blues à une époque où plus personne n’y croyait. Sa Stratocaster malmenée, son chapeau à large bord, son jeu d’une intensité volcanique avaient électrisé le public bien au-delà du cercle des amateurs de blues. Même David Bowie l’avait engagé pour graver les solos incendiaires de son album « Let’s Dance ». Vaughan était devenu, en quelques années, le guitariste de blues le plus célèbre de la planète.
Mais la rançon de cette gloire fulgurante avait été terrible. La drogue et l’alcool avaient failli l’emporter, le menant à un effondrement physique total en 1986. Sa décision de se soigner, d’affronter ses démons et de retrouver une vie saine, fut un acte de courage immense. « In Step » est le journal de bord de cette reconstruction, et c’est ce qui lui donne une profondeur émotionnelle absente de ses disques précédents, pourtant brillants techniquement.
L’ironie cruelle de son destin ajoute une aura tragique à cet album. À peine avait-il reconquis sa santé, sa sérénité et son art que la mort venait le faucher en plein vol. On ne peut écouter « Riviera Paradise » ou « Tightrope » sans penser à cette vie brisée net, à tout ce que ce musicien d’exception aurait encore pu nous offrir.
On oublie trop souvent que Stevie Ray Vaughan fut aussi un formidable passeur, un homme qui n’a jamais cessé de citer ses maîtres et de tendre la main aux anciens. Il vénérait Albert King, Buddy Guy, Otis Rush, et voyait dans son propre succès une façon de remettre le blues sous les projecteurs, de rappeler au grand public d’où venait toute la musique qu’il aimait. « In Step » porte cette générosité, ce respect des racines, qui faisait de lui bien plus qu’un virtuose, un véritable gardien du temple.
Reste un disque magnifique, celui d’un homme qui avait gagné son combat le plus important avant que le sort ne le fauche. « In Step » n’est pas seulement un sommet du blues rock, c’est le portrait d’une âme qui s’était retrouvée. Chaque note y sonne comme une action de grâce, et c’est ce qui rend son écoute, aujourd’hui encore, si bouleversante. Stevie Ray était en marche, debout, vivant. La guitare pleure pour deux.
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