1990 Album

Family Style

par The VAUGHAN BROTHERS

4,0
Sortie 1990

The Vaughan Brothers, Family Style : le chant du cygne fraternel

Il y a des disques que le destin transforme en monuments funéraires sans qu’on l’ait jamais voulu. « Family Style », publié en septembre 1990, est de ceux-là. Depuis des années, deux frères du Texas, Jimmie et Stevie Ray Vaughan, rêvaient d’enregistrer enfin un album ensemble. Jimmie, l’aîné, le fondateur des Fabulous Thunderbirds, celui qui avait montré la voie. Stevie Ray, le cadet, devenu entre-temps le guitariste de blues le plus célèbre de la planète. Ce projet de famille, longtemps repoussé, voit enfin le jour, et il restera comme l’ultime témoignage du génie de Stevie Ray.

Car le sort va frapper avec une cruauté inouïe. Quelques semaines à peine avant la sortie du disque, le 27 août 1990, Stevie Ray Vaughan trouve la mort dans un accident d’hélicoptère, au sortir d’un concert dans le Wisconsin. « Family Style » devient ainsi, du jour au lendemain, son testament musical, le dernier enregistrement d’un homme fauché en plein vol, à trente-cinq ans, alors qu’il avait enfin vaincu ses démons.

Deux frères, une même passion

L’écoute de « Family Style » révèle la complicité profonde qui unissait les deux hommes. Ce n’est pas un affrontement de virtuoses, un duel de guitar heroes, mais une conversation tendre entre deux frères qui partagent le même amour de la musique. Jimmie, plus économe, plus subtil, joue en miroir avec la fougue de Stevie Ray, et les deux styles se complètent à merveille. On sent un plaisir évident, une joie de jouer ensemble enfin réalisée après tant d’années d’attente.

L’album surprend aussi par son éclectisme. Loin de se cantonner au blues rock incendiaire qui avait fait la gloire de Stevie Ray, les frangins explorent mille horizons. Le blues pur de « Brothers », le jazz décalé de « Hillbillies from Outerspace », le rockabilly bondissant de « Hard to Be », le funk de « Telephone Song », et même la soul caressante de « Tick Tock ». Cette dernière, hymne fraternel à la paix et à l’amour, prend rétrospectivement une dimension bouleversante.

La patte de Nile Rodgers

Pour donner corps à ce projet, les frères font appel à un producteur inattendu, Nile Rodgers, l’homme de Chic, le faiseur de tubes disco et funk. Le choix peut surprendre pour un album de blues texan, mais il s’avère payant. Rodgers apporte une rondeur, un groove, une élégance qui élargissent la palette des deux guitaristes sans jamais trahir leur authenticité. Le son est chaud, vivant, dansant par moments, à mille lieues du blues poussiéreux que certains attendaient.

Cette ouverture stylistique témoigne de la curiosité des deux frères, de leur refus de s’enfermer dans une case. Stevie Ray, en particulier, montrait là une facette plus légère, plus joueuse, qu’on lui connaissait peu sur ses albums solo plus graves. On devine un homme apaisé, heureux de partager le studio avec son aîné, libéré de la pression de la performance permanente.

Un succès posthume

Porté par l’émotion immense suscitée par la disparition de Stevie Ray, « Family Style » connaîtra un grand succès populaire et critique. L’album sera récompensé par plusieurs Grammy Awards, consécration méritée pour ce projet né dans la joie et achevé dans le deuil. Le public, sous le choc de la perte d’une de ses idoles, se précipite pour découvrir ce dernier cadeau, et redécouvre par la même occasion le talent trop méconnu de Jimmie.

Pour Jimmie Vaughan, ce disque restera à jamais doux-amer. Avoir enfin réalisé ce rêve d’album commun, et l’avoir perdu son frère dans la foulée, sans pouvoir partager avec lui les fruits de leur travail, voilà une blessure qui ne se referme jamais. Il portera longtemps le deuil, avant de reprendre sa carrière solo et de perpétuer, à sa manière, la flamme du blues texan que les deux frères avaient fait briller si fort.

L’héritage du blues texan

Pour bien saisir la portée de « Family Style », il faut se rappeler ce que les frères Vaughan représentaient pour la scène d’Austin et pour le blues américain tout entier. Issus d’une famille modeste de Dallas, les deux garçons avaient grandi en écoutant les disques de leurs aînés, fascinés par cette musique noire qui exprimait toutes les douleurs et toutes les joies de l’existence. Jimmie le premier, puis Stevie Ray dans son sillage, avaient consacré leur vie à perpétuer cette flamme, à la transmettre à de nouvelles générations qui n’auraient peut-être jamais découvert le blues sans eux.

Cet album commun était donc bien plus qu’un simple projet musical, c’était l’aboutissement d’une histoire familiale, le couronnement d’un amour partagé pour une même musique. Chaque note y résonne de cette complicité tissée depuis l’enfance, de ces heures passées ensemble à gratter des guitares dans la chambre familiale. Le destin tragique qui frappa Stevie Ray transforma ce témoignage de tendresse en relique précieuse, en ultime trace d’une fraternité que la mort ne put jamais vraiment briser.

Plus de trente ans après, « Family Style » demeure un disque à part, traversé par une émotion que les circonstances ont rendue indélébile. C’est le portrait de deux frères réunis par la musique, l’ultime éclat d’un génie disparu trop tôt, et un témoignage de tendresse fraternelle rare dans le monde du rock. À écouter en pensant à ce que Stevie Ray Vaughan aurait encore pu nous offrir, et en savourant ce dernier moment de grâce partagé avec son aîné.

La note des passionnés

4,0 /5

Pas encore noté

Donnez votre note

Continuer l'exploration

L'anthologie continue

Family Style