Derry, 1986 : quand deux ex-Undertones rallument le feu
Imaginez la scène. Les Undertones, ces gamins de Derry qui avaient pondu « Teenage Kicks », le single que John Peel passait deux fois de suite parce qu’il n’en revenait pas, viennent de rendre l’âme en 1983. Et là, au lieu d’aller bouder dans leur coin, les frères O’Neill, John et Damian, retroussent leurs manches et remettent une pièce dans le juke-box. Le nom du nouveau groupe ? That Petrol Emotion. De l’émotion essence, de l’émotion explosive, de l’émotion qui prend feu au moindre frottement. Tout un programme, et croyez-moi, ils vont l’honorer.
Le truc, c’est qu’ils ne refont pas les Undertones bis. Pas question. John lâche la guitare rythmique sucrée pour des riffs qui mordent, Damian passe à la basse, et on recrute autour : Raymond Gorman à la deuxième guitare, Ciaran McLaughlin aux fûts, et surtout, coup de génie ou coup de poker, un chanteur américain. Steve Mack, un grand gaillard venu des États-Unis, débarque en Irlande du Nord avec ses cordes vocales en titane. Un Yankee à Derry : sur le papier ça sentait le casse-figure, dans les faits ça fait des étincelles.
« Manic Pop Thrill » : le titre ne ment pas
Voilà un disque qui dit exactement ce qu’il fait sur l’étiquette. Frisson pop maniaque. Tout est dans ces trois mots. Sorti en 1986 sur le petit label Demon, via son sous-label Pink monté exprès pour eux, l’album balance une douzaine de titres en à peine plus d’une demi-heure, et pas une seconde de gras. Ça démarre pied au plancher et ça ne ralentit quasiment jamais. « Can’t Stop », « Lifeblood », « It’s a Good Thing », « Mouth Crazy » : des petites bombes à fragmentation mélodiques, des refrains qui s’accrochent au cerveau comme des tiques.
Ce qui sidère, à la réécoute, c’est l’équilibre funambule entre le sauvage et le sucré. Ces gars-là ont avalé Captain Beefheart, Pere Ubu, Television et le Velvet, ils ont la dissonance dans le sang, mais ils n’oublient jamais le hook. Le garage cogne, le punk gratte, et puis hop, surgit une mélodie pop à vous faire fondre. C’est bancal et parfaitement maîtrisé à la fois, comme un équilibriste qui ferait semblant de glisser pour mieux vous épater. Du grand art de la tension permanente.
Sous la pop, la rage : le pamphlet caché dans la pochette
Maintenant, attention, ne vous laissez pas berner par les refrains qui claquent. That Petrol Emotion, c’est aussi l’un des groupes les plus politiquement frontaux de sa génération, et ça n’a rien d’un détail. On parle de jeunes nationalistes irlandais de Derry, ville-symbole des Troubles, du Bloody Sunday, des barricades. Les frères O’Neill ne cachent rien de leurs convictions républicaines, et l’énergie qui traverse « Manic Pop Thrill » n’est pas qu’une affaire de guitares : c’est une électricité de la colère, une frustration de gosses élevés sous occupation transformée en carburant rock.
La pochette, les pochettes des singles, les interviews : tout devient tribune. Le groupe glissera bientôt des tracts sur la situation en Irlande du Nord dans ses disques, militera ouvertement. Ici, sur ce premier jet, le message est davantage dans la rage de l’exécution que dans des slogans appuyés, mais il infuse chaque morceau. C’est ça, le tour de force : faire danser les gens sur de la dynamite. Le frisson pop maniaque sert de cheval de Troie à un propos qui ne rigole pas.
L’accueil : la presse anglaise en transe
Et la critique, dans tout ça ? Elle a littéralement perdu la tête. La presse britannique de l’époque, ce NME et ce Melody Maker toujours prompts à dégainer la guillotine, ont accueilli « Manic Pop Thrill » comme une bénédiction. Le disque cartonne dans les charts indés, ce qui n’est pas rien pour un groupe sans le moindre rouleau-compresseur marketing derrière lui, et se faufile même dans le classement officiel britannique. Pour un premier album sur un micro-label, c’est un exploit.
Avec le recul, l’aura n’a fait que grandir. AllMusic salue un début inspiré, et le redoutable Robert Christgau, ce pape exigeant de la critique américaine qui distribue les bonnes notes au compte-gouttes, lui accorde un coup de chapeau franc. Et puis il y a la postérité : on a souvent cité ce groupe comme une influence sur la vague indé britannique qui allait suivre, de Madchester à la Britpop. Pas mal pour des Irlandais qu’on a trop souvent réduits à la note de bas de page « ex-Undertones ».
Verdict ? « Manic Pop Thrill » est un de ces premiers albums qui sonnent comme une déclaration de guerre joyeuse. Une demi-heure et des poussières de pop barbelée, intelligente, furieuse et terriblement attachante, signée par une bande de Derry qui refusait de choisir entre le tube et le pamphlet. Ils ont pris les deux. Si vous ne connaissez pas, foncez : c’est le genre de disque qui vous rappelle pourquoi vous aimez le rock. Frisson garanti, et pas que.
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