Bleach, NIRVANA (1989) : avant la legende, la boue
Deux ans avant que Nevermind ne fasse basculer l’histoire du rock et ne propulse un groupe de losers magnifiques au sommet du monde, il y avait Bleach. Premier album de Nirvana, paru en 1989 sur le label de Seattle Sub Pop, ce disque crasseux et lourd capte le groupe a ses debuts, encore inconnu, encore brut, encore fauche. Enregistre pour la somme derisoire de six cents dollars environ, il porte deja en germe le seisme a venir.
Le son de Seattle
A la fin des annees 80, une scene underground bouillonne dans la pluvieuse Seattle. Sub Pop, label local mene par des passionnes, federe une bande de groupes qui jouent un rock epais, sale, deteriore, bientot baptise grunge. Nirvana en fait partie. Bleach sonne comme un manifeste de cette esthetique : guitares boueuses accordees bas, production minimale signee Jack Endino, hurlements ecorches. C’est le bruit d’une jeunesse desabusee dans une Amerique post-industrielle.
Kurt Cobain, genie en gestation
Le jeune Kurt Cobain n’est pas encore l’icone tourmentee que l’on connaitra. Mais sa voix, ce melange unique de fragilite et de rage, est deja la, intacte. A ses cotes, le bassiste Krist Novoselic, fidele compagnon des debuts, et un batteur de passage, Chad Channing, avant l’arrivee decisive de Dave Grohl. Sur la pochette figure aussi le nom de Jason Everman, qui avait paye la session sans vraiment y jouer : anecdote revelatrice de la galere financiere du groupe.
About a Girl, la melodie qui trahit le futur
Au milieu de ce magma sonore surgit une pepite qui annonce tout : « About a Girl ». Cette chanson pop, melodique, aux harmonies dignes des Beatles que Cobain adorait, detonne au milieu des brulots furieux. Elle revele le secret le mieux garde de Nirvana : derriere le chaos se cache un melodiste de genie, capable d’ecrire des refrains imparables. C’est cette tension entre la brutalite et la melodie qui fera, deux ans plus tard, le triomphe planetaire du groupe.
La fureur a l’etat brut
Le reste de Bleach assume pleinement sa lourdeur. « Negative Creep », « School », « Blew » deroulent un rock pesant, presque metallique, ou Cobain hurle son mal-etre et son degout. La reprise de « Love Buzz », emprunte au groupe hollandais Shocking Blue, devient le premier single du groupe. Tout ici respire l’urgence, l’amateurisme inspire, l’energie d’une bande qui n’a rien a perdre. Le disque ne paie pas de mine, mais il cogne dur.
Les fondations d’un seisme
A sa sortie, Bleach passe relativement inapercu, vendu a quelques milliers d’exemplaires aupres des inities de la scene indé. Ce n’est qu’apres l’explosion de Nevermind que le monde entier redecouvrira ce premier jet et y cherchera les indices du genie a venir. Loin du raffinement de ses successeurs, le disque possede un charme rugueux, une authenticite de garage qui en font un objet precieux. C’est le portrait du grunge avant la gloire, de Kurt Cobain avant le mythe, d’un groupe encore libre et insouciant. Ecoutez « About a Girl » : tout le destin de Nirvana tient deja dans cette mélodie fragile noyee sous la boue.
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