1987 : la bombe que personne n’avait vu venir tomber de New York
Imaginez la scène. Mars 1987. Pendant que tout le monde a les oreilles encore bourdonnantes du « Master of Puppets » de Metallica, cinq New-Yorkais à bermudas et baskets débarquent avec un disque qui va leur coller au train la pire des étiquettes : le meilleur album d’Anthrax. Among the Living, troisième galette du gang, sort le 22 mars 1987 et pose direct ses valises au panthéon. On parle ici d’un des quatre Cavaliers de l’Apocalypse thrash, le fameux Big Four (Metallica, Slayer, Megadeth et donc Anthrax), une appellation collée par le journaliste Don Kaye en 1988. Sauf qu’Anthrax, lui, a toujours joué les trouble-fête de la bande : pendant que les autres font la gueule en cuir noir, les New-Yorkais débarquent en short de skate et te balancent des riffs comme on balance des tartes.
Le line-up ? Le line-up dit classique, celui que les puristes vénèrent comme une relique. Joey Belladonna au chant, ce ténor capable de monter dans les aigus pendant que la machine tourne à 200 à l’heure. Scott Ian à la guitare rythmique et au bouc le plus reconnaissable du metal. Dan Spitz au solo. Frank Bello, basse vrombissante. Et Charlie Benante derrière les fûts, un type dont les doubles grosses caisses ressemblent à une mitrailleuse enrayée qui aurait décidé de ne plus jamais s’arrêter. Ensemble, ils ne jouent pas du metal : ils foncent dedans en moto.
Eddie Kramer aux manettes : le sorcier de Hendrix face aux gamins du Bronx
Pour produire ce monstre, Anthrax sort l’artillerie lourde : Eddie Kramer. Oui, LE Eddie Kramer, l’homme qui a trituré les bandes de Jimi Hendrix, de Led Zeppelin et de Kiss. Sur le papier, ça en jette. Dans le studio, ça grince un peu. Le vétéran rêvait d’un son léché, plein d’effets, et les morveux, eux, voulaient du brut, du cru, du live qui sent la sueur. Devinez qui a gagné ? Les gamins. Le disque est sec comme un coup de trique, direct dans ta tronche, sans fioritures. Et c’est précisément cette tension entre le maître et les apprentis qui donne à Among the Living cette urgence à fleur de peau.
Parce qu’il faut le dire : ce disque est en colère. Une rage qui ne sort pas de nulle part. Le 27 septembre 1986, Cliff Burton, le bassiste de Metallica, meurt dans un accident de bus en Suède alors que les deux groupes étaient potes et tournaient ensemble. Among the Living lui est dédié. Scott Ian ne s’en cache pas, il l’a dit noir sur blanc : « the album sounds so angry is because Cliff died. We’d lost our friend, and it was so wrong and unfair. » Voilà. Tout est dit. Cette colère-là, on l’entend dans chaque riff.
« I Am the Law » : quand Judge Dredd descend dans la fosse
Et puis il y a les hymnes. Ceux que tu hurles avant même de savoir parler anglais. En tête d’affiche : « I Am the Law », premier single sorti dès le mois de février 1987, et carton planant jusque dans les charts britanniques. Le morceau est un hommage assumé à Judge Dredd, le flic-juge-bourreau dystopique du magazine anglais 2000 AD, dont Scott Ian était lecteur acharné. « I am the law », c’est la phrase fétiche du personnage, et Anthrax en fait un cri de ralliement de quatre minutes qui te martèle le crâne. Dan Lilker, ancien d’Anthrax devenu fondateur de Nuclear Assault, est crédité comme co-auteur. Du grand art : prendre une BD culte et en faire un mur de son.
Mais le morceau qui résume tout le génie du disque, c’est « Caught in a Mosh ». Le titre dit tout : tu es coincé dans le pogo, et tu ne t’en sortiras pas. C’est l’ADN crossover d’Anthrax dans toute sa splendeur, ce mariage explosif entre la vitesse du thrash et l’énergie sauvage du hardcore new-yorkais. Les New-Yorkais ont toujours eu un pied dans le CBGB et un autre dans la fosse metal, et ça s’entend. Ce morceau, c’est une invitation au chaos, point.
« Indians » et le fameux « WAR DANCE » : le moment où la fosse explose
Deuxième single sorti en juin 1987, « Indians » est peut-être le sommet du disque. Un texte sur le sort des Amérindiens, une preuve qu’Anthrax avait déjà de la cervelle sous les cheveux longs. Mais surtout, il y a CE moment. Le breakdown. Ce que le groupe appelait à l’époque la mosh part, et que tout le monde connaît aujourd’hui sous le nom de war dance, parce que Scott Ian gueule littéralement « War dance! » juste avant que le riff le plus lourd de la galaxie ne déboule. À ce moment précis, la fosse se transforme en champ de bataille. Des décennies plus tard, les gamins partent encore en vrille quand le groupe attaque ce passage.
Et c’est ça, la grande leçon d’Among the Living : Anthrax a prouvé qu’on pouvait être furieux ET marrant, technique ET barré, intelligent ET totalement débile (le morceau « Efilnikufesin (N.F.L.) » se lit à l’envers, allez-y, amusez-vous). Pendant que Slayer jouait les satanistes et Metallica les torturés, Anthrax sautait partout en short Bermuda en hurlant des trucs sur les comics et le skate. Et pourtant, ce disque tape aussi fort, sinon plus, que ses voisins de palier.
Verdict ? Among the Living est régulièrement cité comme le meilleur et le plus influent album d’Anthrax, leur disque de la consécration, celui qui les a propulsés au sommet du thrash. Quarante ans plus tard, on peut tergiverser sur les classements du Big Four jusqu’à l’aube, mais une chose est sûre : quand le war dance de « Indians » démarre, il n’y a plus de débat, plus de hiérarchie, plus rien. Juste une fosse en feu et cinq New-Yorkais qui rigolent en mettant le monde à l’envers. Coincés dans le pogo, pour toujours. Et franchement, on ne voudrait être nulle part ailleurs.
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