Anthrax, Persistence of Time : le thrash de New York se fait grave
De tous les groupes du grand quatuor du thrash metal américain, Anthrax fut longtemps le plus joueur, le plus farceur, celui qui portait des bermudas et faisait du surf des scènes en hurlant des refrains de bande dessinée. Mais en 1990, avec « Persistence of Time », les New-Yorkais changent de ton. Fini la rigolade, place à un disque sombre, dense, ambitieux, leur oeuvre la plus sérieuse et, selon beaucoup, l’un de leurs deux sommets discographiques avec le légendaire « Among the Living ».
Le titre même, « Persistence of Time », la persistance du temps, et la pochette ornée d’une horloge fondante, rendent un hommage transparent au tableau de Salvador Dalí « La Persistance de la mémoire ». Voilà qui annonce un Anthrax plus réfléchi, hanté par le passage du temps, par la colère et par les désillusions. Les morceaux s’allongent, se complexifient, la production se fait plus lourde et plus étouffante. Le groupe veut prouver qu’il peut être autre chose qu’une bande de joyeux lurons.
Un disque né dans les cendres
L’enregistrement de l’album fut marqué par un drame. Peu avant les sessions, un incendie ravagea le local de répétition du groupe, détruisant une grande partie de leur matériel, instruments et amplis accumulés depuis des années. Cette épreuve, ce sentiment de tout devoir reconstruire, a sans doute nourri l’atmosphère sombre et combative du disque. On y sent une rage froide, une détermination à serrer les dents et à continuer coûte que coûte, malgré les coups du sort.
Musicalement, « Persistence of Time » affiche une maîtrise impressionnante. La paire rythmique formée par le batteur Charlie Benante et le bassiste Frank Bello tient la baraque avec une précision redoutable, pendant que les guitares de Scott Ian et Dan Spitz tissent des riffs aussi tranchants que complexes. Au chant, Joey Belladonna déploie sa voix puissante et mélodique, qui distingue Anthrax de ses concurrents plus rugueux. L’ensemble dégage une puissance maîtrisée, presque martiale.
Une reprise inattendue sauve la mise
Paradoxe cruel, ce disque ambitieux fut un relatif échec commercial. Le public du metal extrême se détournait peu à peu d’Anthrax au profit de Metallica, dont le rouleau compresseur s’apprêtait à tout écraser. Pourtant, l’une des grandes réussites de l’album, et son plus gros succès, fut une reprise. « Got the Time », emprunté au chanteur britannique Joe Jackson, transforme une nerveuse new wave en bombe thrash survitaminée, portée par une ligne de basse devenue mythique. Ironie de l’histoire, c’est cette relecture qui fit connaître l’album au plus grand nombre.
Au-delà de ce tube inattendu, l’album recèle de vraies pépites. « In My World », « Belly of the Beast » ou « Keep It in the Family » déroulent un metal intelligent, chargé de colère sociale et de réflexion. Anthrax y aborde le racisme, l’intolérance, la pression du temps qui passe, avec une gravité nouvelle. C’est un groupe qui grandit sous nos yeux, qui ose la complexité et la noirceur sans rien perdre de sa puissance.
Le grand quatuor et la fin d’une ère
Anthrax fait partie de ce qu’on appelle le grand quatuor du thrash metal, aux côtés de Metallica, Slayer et Megadeth. Mais parmi ces quatre géants, le groupe new-yorkais a toujours cultivé sa différence. Plus urbain, marqué par la culture hip hop de sa ville natale, plus porté sur l’humour et la bande dessinée, il refusait l’imagerie sombre et satanique de certains de ses concurrents. « Persistence of Time » marque pourtant un tournant, le moment où Anthrax décide d’assombrir sa palette et d’aborder des sujets plus graves, comme pour prouver qu’il pouvait jouer dans la cour des grands sérieux.
Le timing fut malheureusement cruel. L’album sort en 1990, soit un an avant que Metallica ne fasse exploser le metal grand public avec son fameux album noir. Le genre était en pleine mutation, et le thrash pur et dur commençait à perdre du terrain. « Persistence of Time », trop complexe, trop sombre pour le grand public, trop sérieux pour les amateurs de la première heure d’Anthrax, se retrouva un peu pris entre deux feux, ce qui explique sa relative déconvenue commerciale à l’époque.
Ce contexte difficile annonçait des bouleversements. Peu après cet album, le chanteur Joey Belladonna quittait le groupe, ouvrant une période trouble et de profondes remises en question. Avec le recul, « Persistence of Time » apparaît donc comme la clôture d’une ère, le dernier grand disque de l’Anthrax classique, celui qui avait conquis les amateurs de metal au milieu des années quatre-vingt.
Sa réévaluation tardive lui a enfin rendu justice, le plaçant parmi les sommets méconnus du genre. La preuve qu’un groupe peut grandir, s’assombrir, et y gagner en profondeur sans rien renier de sa fureur originelle. Mal aimé à sa sortie, « Persistence of Time » est aujourd’hui reconnu à sa juste valeur, comme un sommet du thrash réflexif.
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