1988 Album

Watermark

par ENYA

4,0
Sortie 1988
Artiste ENYA

La voix multipliee par mille qui a hypnotise la planete

En 1988, au milieu du fracas du rock et des synthes agressifs de la decennie, une Irlandaise discrete sort un disque qui ne ressemble a rien. « Watermark » d’Enya, c’est l’irruption d’un ovni sonore, un univers de nappes vaporeuses, de claviers celestes et de voix superposees a l’infini. Pas de batterie tonitruante, pas de guitares saturees : juste une cathedrale de sons en apesanteur, qui allait conquerir des millions d’auditeurs a travers le monde et inventer presque a elle seule un nouveau genre.

Enya, de son vrai nom Eithne Ni Bhraonain, vient d’une famille de musiciens irlandais, le clan Brennan, derriere le celebre groupe Clannad. Elle avait quitte le groupe familial pour tracer sa propre route, accompagnee de deux complices indispensables : le producteur Nicky Ryan et sa femme Roma Ryan, parolière. Ce trio, soude et secret, allait fabriquer un son totalement inedit, en marge de toutes les modes.

Orinoco Flow : le tube le plus improbable de l’annee

Personne, absolument personne, n’aurait parie un kopeck sur le succes d' »Orinoco Flow ». Une chanson sans refrain rock, sans guitare, batie sur des couches de voix multipliees et un rythme staccato presque enfantin, avec des paroles qui egrenent des noms de lieux exotiques. Et pourtant : numero un au Royaume-Uni, succes mondial, l’un des morceaux les plus reconnaissables de la decennie. Le fameux « Sail away, sail away » est entre dans la memoire collective pour toujours.

Le secret de ce son, c’est une technique d’enregistrement maniaque. Nicky Ryan empilait la voix d’Enya des dizaines, parfois des centaines de fois, creant un choeur fantome ou la chanteuse se repond a elle-meme a l’infini. Ce procede, baptise par certains le mur de voix, donne cette texture unique, cette impression d’entendre un ange demultiplie. Des heures et des heures de travail meticuleux pour chaque morceau.

Un disque hors du temps et de l’espace

Au-dela du tube, « Watermark » est un voyage complet. Le morceau-titre, instrumental au piano, ouvre le disque comme une porte sur un reve. « Cursum Perficio », chante en latin, deploie une intensite quasi liturgique. « On Your Shore » et « Storms in Africa » emportent l’auditeur vers des contrees imaginaires. Enya chante en anglais, en gaelique, en latin, peu importe : sa voix transcende les langues, elle parle directement a l’emotion.

Ce disque a invente, ou du moins popularise, ce qu’on appellerait plus tard la musique new age, le son d’ambiance sophistique, la bande-son de mille moments d’intimite et de contemplation. On l’a entendu partout, dans les films, les publicites, les salles d’attente, mais cette omnipresence ne doit pas faire oublier la singularite radicale de la demarche. En 1988, faire ca, c’etait prendre un risque enorme.

La discrete qui a vendu des montagnes de disques

Enya deviendra l’une des artistes irlandaises les plus vendues de l’histoire, derriere U2, tout en restant farouchement a l’ecart du cirque mediatique. Pas de tournees epuisantes, pas de scandales, pas de declarations fracassantes. Juste des disques, espaces, ciseles avec une patience d’orfevre, dans son chateau retire. « Watermark » est la pierre fondatrice de cet empire bati sur la douceur et le mystere.

On peut trouver cette musique trop lisse, trop suave, c’est de bonne guerre. Mais on ne peut pas nier la coherence absolue de la vision, ni la beaute glaciale de ces architectures vocales. « Watermark » a prouve qu’au beau milieu de la fureur des annees 80, il y avait de la place pour le calme, l’introspection, la reverie. Un disque qui flotte, hors du temps, et qui continue d’envouter quiconque se laisse porter par son courant.

Un empire bati sur la patience et le secret

Derriere la douceur apparente de « Watermark » se cache un travail d’une exigence quasi monacale. Nicky Ryan, l’architecte du son, pouvait passer des semaines sur un seul morceau, empilant les pistes vocales avec une minutie d’horloger suisse. Roma Ryan, de son cote, ecrivait des textes qui n’avaient pas peur de melanger les langues et les references, du latin liturgique au gaelique en passant par des contrees imaginaires. Ce trio fonctionnait en vase clos, loin des modes et des pressions de l’industrie, ne sortant un disque que lorsqu’il etait pret, parfois apres des annees de gestation.

Cette methode artisanale, a contre-courant total de l’epoque, explique la coherence et la longevite de l’oeuvre. Enya n’a jamais couru apres les tendances : elle a impose les siennes, ou plutot elle a creuse inlassablement le meme sillon, celui d’une musique apaisante et architecturale qui n’appartient qu’a elle. « Watermark » est le disque fondateur de cet univers, celui qui a ouvert la porte a des decennies de succes discrets mais colossaux. Pendant que le monde s’agitait, Enya construisait patiemment sa cathedrale de voix, indifferente au bruit et a la fureur. Le resultat est une musique qui semble flotter en dehors du temps, aussi fraiche aujourd’hui qu’au premier jour, comme une eau claire qui ne se troublerait jamais.

La note des passionnés

4,0 /5

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