1988 Album

Vivid

par LIVING COLOUR

4,0
Sortie 1988

Vivid, LIVING COLOUR (1988) : le rock reprend ses couleurs

En 1988, une evidence derangeante traversait le monde du rock dur : ce genre, ne pourtant de la musique noire americaine, du blues et du rhythm and blues, etait devenu presque exclusivement l’affaire de musiciens blancs. Living Colour, quatuor new-yorkais mene par le guitariste Vernon Reid, a fait voler en eclats ce prejuge avec un premier album d’une puissance phenomenale, « Vivid ». Ce disque ne se contente pas de cogner fort : il reaffirme une legitimite, rappelle une filiation, et prouve qu’un groupe de musiciens noirs pouvait dominer le hard rock avec une maitrise et une intelligence superieures a la plupart de ses contemporains.

Vernon Reid et la coalition du rock noir

Au coeur de Living Colour, il y a la vision de Vernon Reid, guitariste virtuose nourri autant de jazz, de funk et de musiques africaines que de hard rock. Reid avait cofonde un mouvement, la Black Rock Coalition, destine a defendre la place des musiciens noirs dans un rock qui les avait marginalises. Living Colour est l’incarnation eclatante de ce combat. Le jeu de guitare de Reid, fulgurant, dissonant, inventif, repousse les limites de l’instrument et place le groupe a des annees-lumiere du hard rock formate de l’epoque.

Autour de lui, le chanteur Corey Glover deploie une voix puissante et soul, capable de hurler comme de caresser. La section rythmique, redoutable de groove et de precision, ancre le tout dans une assise funk qui distingue immediatement Living Colour de la concurrence. Ce melange du metal, du funk, du punk et de la soul produit une musique d’une richesse rare, qui refuse toutes les categories.

Cult of Personality, le coup de tonnerre

Le morceau qui fait exploser le groupe au grand jour s’appelle « Cult of Personality ». Sur un riff de guitare absolument monstrueux, la chanson denonce le culte des grands hommes et la fascination dangereuse pour les figures de pouvoir, convoquant des references historiques avec une intelligence rare pour un tube de hard rock. Le morceau est un succes massif, recompense d’un prix prestigieux, et il devient l’un des hymnes rock de la fin de la decennie. Sa puissance reste intacte, et il continue d’etre repris et celebre des decennies plus tard.

Mais « Vivid » ne se reduit pas a ce seul triomphe. « Glamour Boys » lorgne vers une pop funky et ironique, « Open Letter (To a Landlord) » aborde la question grave de la gentrification et de l’expulsion des plus pauvres avec une emotion bouleversante, prouvant que le groupe avait des choses a dire au-dela de la simple demonstration de force. Partout, l’engagement social et politique se mele a la virtuosite musicale, faisant de l’album un disque a la fois physique et reflechi.

Un manifeste durable

L’impact de « Vivid » depasse de loin ses qualites musicales pourtant immenses. En s’imposant au sommet du hard rock, Living Colour a ouvert une breche, rappele une verite que beaucoup avaient choisi d’oublier, et inspire d’innombrables musiciens qui ne se reconnaissaient pas dans les codes etroits du genre. Le groupe a prouve qu’on pouvait jouer du rock le plus lourd tout en portant un discours intelligent et engage, sans rien sacrifier de l’efficacite.

Living Colour poursuivra une carriere exigeante, avec des albums ambitieux qui exploreront toujours plus loin les frontieres entre les genres. Mais « Vivid » conserve le statut particulier de l’album fondateur, celui de la revelation, celui qui a fait connaitre au monde entier ce groupe pas comme les autres. La fraicheur, l’audace et la rage qui l’animent n’ont rien perdu de leur force.

L’erudition au service de la fureur

Ce qui rend Living Colour si singulier, c’est l’incroyable bagage musical de ses membres, et de Vernon Reid en particulier. Avant de fonder le groupe, le guitariste avait ecume les scenes les plus aventureuses du jazz d’avant-garde new-yorkais, jouant aux cotes de musiciens exigeants et explorant des territoires sonores d’une grande complexite. Cette erudition, ce refus des cloisonnements entre les genres, irrigue toute la musique de Living Colour et explique sa richesse harmonique et rythmique exceptionnelle. Le groupe ne se contente jamais de la formule la plus simple : il complique, il enrichit, il surprend, sans jamais perdre de vue l’efficacite. Le coup de pouce d’une legende du rock, qui s’interessa de pres au groupe a ses debuts et contribua a le faire connaitre, acheva de lui ouvrir les portes. Mais l’essentiel etait deja la, dans le talent brut et l’ambition demesuree de ces musiciens qui voulaient tout faire eclater. Living Colour prouvait qu’on pouvait etre savant et populaire, engage et explosif, et que le rock dur pouvait redevenir un espace de liberte et d’intelligence.

Reecoute aujourd’hui, l’oeuvre frappe par sa pertinence persistante. Les questions qu’elle souleve, sur le pouvoir, sur la justice sociale, sur la place de chacun, demeurent brulantes. Et la musique, elle, conserve toute sa puissance de feu. « Vivid » reste l’un des grands disques de rock de sa decennie, un album qui a ose redonner au genre ses couleurs originelles et qui continue de bousculer les certitudes. Living Colour n’a pas seulement fait du bon rock : le groupe a remis les pendules a l’heure.

Sur X : @LivingColour

La note des passionnés

4,0 /5

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