This Is My Life, CALVIN RUSSELL : le hors-la-loi que la France a aime
Voici l’histoire d’un paradoxe magnifique : un rocker texan, ne et mort au Texas, quasi inconnu dans son propre pays, et pourtant idole en France, capable de remplir l’Olympia quand son Amerique natale l’ignorait superbement. Calvin Russell, voix ravagee et destin cabosse, fut l’un des plus beaux secrets du rock americain, et c’est l’Hexagone qui sut l’aimer. This Is My Life, anthologie parue en 1998 sur le label francais Last Call, offre une porte d’entree ideale dans l’oeuvre de ce bluesman maudit et magnifique.
Une vie de roman noir
Ne en 1948 a Austin, au Texas, sixieme d’une fratrie de neuf enfants, Calvin Russell empoigne sa premiere guitare a douze ans et fugue a San Francisco a quinze. Sa vie ressemble a un roman de Jim Thompson : la dure, les petits boulots, les ennuis avec la justice, et environ dix annees passees derriere les barreaux au gre de divers demeles. L’image d’outlaw, de hors-la-loi cabosse, n’a rien d’une posture marketing : elle colle a la peau d’un homme qui a vraiment vecu dans les marges, et dont chaque ride raconte une bataille.
La rencontre qui change tout
Tout bascule en decembre 1989. Calvin Russell joue dans un coin, guitare acoustique a la main, au Continental Club d’Austin, quand un Francais de passage le remarque : Patrick Mathe, patron du label New Rose. Russell lui glisse une cassette. Le Francais flaire le diamant brut, et de cette rencontre naît une carriere europeenne inattendue. Le premier album, « A Crack in Time », paraît en 1990 et rencontre un beau succes en France. Le Texan oublie de tous vient de trouver une seconde patrie, de l’autre cote de l’Atlantique.
Une voix taillee dans le bois brut
Ce qui frappe d’emblee chez Calvin Russell, c’est cette voix. Un grain rauque, eraille, use comme un vieux jean, qui porte en lui toutes les nuits blanches et toutes les cigarettes du monde. Une voix qui ne triche pas, qui dit la verite d’un homme sans fard ni artifice. Son blues-rock, son americana brute, ses ballades de routard, tout respire l’authenticite. Loin des productions leches de l’epoque, Russell privilegie l’emotion crue, le ressenti direct. C’est precisement cette absence de vernis qui seduit le public francais, friand de cette Amerique-la, celle des paumes et des poetes.
L’anthologie d’une carriere
This Is My Life n’est pas un album de chansons inedites mais une compilation, une anthologie qui pioche dans les premiers disques de Russell pour en offrir un condense. On y retrouve ses titres marquants, dont « A Crack in Time » et « Soldier », qui ont fait sa reputation europeenne. Le format permet au nouvel auditeur de saisir d’un coup l’essence d’un artiste, de mesurer l’etendue de son talent de conteur et de melodiste. Une excellente facon d’aborder une oeuvre dense, repartie sur de nombreux disques presque tous publies par des labels francais.
Un Americain a Paris
Le plus etonnant reste cette geographie inversee. Pendant que le Texas l’ignorait, Calvin Russell sillonnait la France et l’Europe sans relache, enchaînant les concerts dans les clubs et les festivals, se constituant un public fidele et fervent. Il vendait des dizaines de milliers de disques sur le Vieux Continent et restait un parfait inconnu a Austin. Ce decalage, cette reconnaissance venue d’ailleurs, en dit long sur la capacite du public francais a adopter les artistes que l’Amerique laisse sur le bord de la route. Russell est devenu, par la force des choses, un Americain de Paris.
Une integrite a toute epreuve
Ce qui force le respect chez Calvin Russell, c’est son refus total du compromis. Jamais il n’a cherche a lisser sa musique pour plaire davantage, jamais il n’a renie son image de hors-la-loi ni adouci sa voix rocailleuse. Il est reste fidele a lui-meme jusqu’au bout, fier de son blues-rock sans concession et de son americana brute de decoffrage. Cette droiture artistique, cette absence de calcul, explique en partie l’attachement profond de son public europeen. On ne suit pas Calvin Russell pour des tubes formates, on le suit pour un homme, pour une verite, pour cette authenticite rare qui ne se monnaie pas.
La verite d’un homme
Reecoutez This Is My Life et ecoutez parler un homme qui n’a rien a perdre et tout a dire. Calvin Russell s’est eteint en 2011, emporte par un cancer, dans son Texas natal, laissant derriere lui une quinzaine de disques et le souvenir d’un artiste integre, jamais formate, jamais domestique. Sa musique sent la poussiere des routes, la fumee des bars et la liberte chere payee. C’est ma vie, dit le titre, et quelle vie. Le genre de destin que le rock aime tant raconter, celui d’un homme qui a fait de ses cicatrices des chansons. La France ne s’y est pas trompee : elle a reconnu un vrai, un authentique, un de ces hors-la-loi du coeur qu’on n’oublie pas.
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