2005 Album

The Sunset Tree

par The MOUNTAIN GOATS

4,0
Sortie 2005

Il existe des albums qui ne ressemblent a rien d’autre parce qu’ils viennent d’un endroit trop specifique, trop personnel pour etre imite ou reapproprie. The Sunset Tree des Mountain Goats est de ceux-la. John Darnielle, cerveau, voix et compositeur quasi-unique du projet, a toujours ecrit avec une honnetete brute et documentaire sur des sujets que d’autres chansoniers evitent ou metaphorisent a l’exces. Sur The Sunset Tree, sorti en avril 2005 sur 4AD, il va plus loin que jamais dans l’autobiographie : cet album raconte son enfance dans le sud de la Californie, marquee par la presence d’un beau-pere violent et alcoolique. Ce n’est pas une theraphie mise en musique, ce n’est pas du folk miserable qui cherche la compassion facile. C’est une oeuvre d’art totale, construite avec une precision formelle remarquable, ou la douleur passee est transformee en quelque chose de durable et d’universellement reconnaissable. Darnielle chante pour tous ceux qui ont survecu a quelque chose d’invivable et qui portent encore ce poids dans leur corps adulte. Ils sont nombreux. The Sunset Tree leur appartient.

John Darnielle et la longue marche des Mountain Goats

Les Mountain Goats sont un projet presque aussi vieux que l’indie folk americain contemporain. John Darnielle commence a enregistrer des cassettes dans les annees 1980, sur un magnetophone de poche, avec une fidelite sonore minimale qui devient paradoxalement une signature artistique. Cette lo-fi assumee n’est pas un manque de moyens : c’est un choix esthetique qui dit quelque chose sur la valeur du direct, de l’immediat, de la voix non traitee face au micro. Au fil des annees 1990 et du debut des annees 2000, Darnielle publie un nombre impressionnant d’albums et d’EPs, explorant des univers fictifs (la serie « Alpha », la serie « Come, Come to the Sunset Tree ») avec la rigueur d’un romancier et la fluidite d’un poete. Puis vient The Sunset Tree, et pour la premiere fois, Darnielle parle ouvertement de sa propre vie. Le moment est fort, d’autant que son beau-pere est decede quelque temps avant l’enregistrement. L’album est a la fois un reglement de comptes et un acte d’acceptation.

Dance Music, This Year et la survie comme motif central

Dance Music ouvre l’album avec une brusquerie saisissante : Darnielle chante son enfance dans une maison tendue par la menace constante de la violence, et le titre de la chanson est une ironie noire, car il n’y a rien de dansant dans ce qu’il decrit. La musique est folk, simple, presque nue, et c’est precisement cette nudite qui rend les paroles si frappantes. Puis vient This Year, et quelque chose change. Ce titre, devenu l’un des anthemes les plus repris de l’indie folk americain, est une declaration de survie : « I am gonna make it through this year if it kills me. » Cette phrase simple, repetee comme un mantra, resume a elle seule tout ce que l’album veut dire. Ce n’est pas un cri de triomphe : c’est une promesse faite a soi-meme dans l’obscurite, la determination la plus fragile et la plus tenace qui soit. Pale Green Things, qui cloture l’album, est peut-etre le titre le plus complex du disque emotionnellement : une meditation sur la mort du beau-pere, ou coexistent le soulagement, la tristesse inattendue, et la memoire de quelques rares moments de grace.

Lion’s Teeth : portrait d’un tyran domestique

Lion’s Teeth est le titre qui va le plus loin dans la description directe de la violence domestique. Sans jamais etre explicitement illustratif, Darnielle y dessine le portrait d’un homme en colere dont la rage s’abat sur son entourage immédiat. La metaphore du titre, les dents du lion, dit quelque chose sur le pouvoir devorant d’un parent tyrannique sur un enfant sans defense. Et pourtant, la chanson n’est pas miserable : elle est portee par une energie presque heroique, comme si le simple fait de raconter constituait deja une forme de victoire. You or Your Memory explore le territoire plus intime du souvenir amoureux dans un contexte de danger, la facon dont on cherche du reconfort dans une relation quand la maison familiale est un champ de mines.

Un album fondateur de l’indie folk americain

A sa sortie, The Sunset Tree est salue par la critique specialisee comme une oeuvre majeure. Pitchfork lui attribue une note exceptionnelle et le classe parmi les meilleurs albums de l’annee. Pour beaucoup d’auditeurs, c’est le premier album des Mountain Goats qu’ils decouvrent, et il les conduit ensuite a explorer l’oeuvre considerable de Darnielle. La production de John Vanderslice, plus soignee que les enregistrements precedents mais preservant l’intimite essentielle du projet, est exemplaire dans sa discretion : elle sert la chanson sans jamais s’imposer. Vingt ans apres, The Sunset Tree reste une reference absolue dans la discussion sur ce que la musique peut faire avec la douleur : non pas la consoler ou l’effacer, mais lui donner une forme qui permet aux autres de la reconnaitre dans leur propre vie et de sentir qu’ils ne sont pas seuls.

La note des passionnés

4,0 /5

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The Sunset Tree