The La’s, le tube parfait et la malediction
Certains groupes passent comme des meteores, laissant derriere eux un seul disque et un chef d’oeuvre eternel. The La’s, formation de Liverpool menee par l’insaisissable Lee Mavers, appartient a cette categorie. Leur unique album studio, paru en 1990, contient l’une des plus belles chansons pop jamais ecrites, « There She Goes », melodie cristalline qui semble avoir toujours existe. Et pourtant, cette perfection cache une histoire de frustration et de perfectionnisme maladif.
Car Lee Mavers est un genie tourmente, obsede par un son qu’il entend dans sa tete et qu’il ne parvient jamais a capturer en studio. Le disque, produit par Steve Lillywhite apres des sessions interminables et avortees, sera renie par son auteur, qui le jugera indigne de sa vision. Cette insatisfaction chronique, ce refus du compromis pousse a l’extreme, finiront par couler le groupe, incapable de livrer le successeur tant attendu. Une malediction de perfectionniste.
Une pop intemporelle
Pourtant, ce que les oreilles ordinaires entendent, c’est un disque magnifique, gorge de melodies lumineuses et de guitares jangly heritees des annees 60. « There She Goes », bien sur, avec son refrain en apesanteur, mais aussi « Timeless Melody », « Feelin' », « Way Out », autant de pepites pop d’une fraicheur intacte. Mavers possede ce don rare d’ecrire des chansons qui sonnent comme des classiques instantanes, comme si elles appartenaient deja au patrimoine collectif depuis toujours.
Le son du groupe puise dans le meilleur de la tradition de Liverpool, celle des Beatles evidemment, mais aussi de tout un heritage de pop melodique et de folk rock. The La’s renoue avec cette grande lignee tout en y apportant une energie nouvelle, une urgence presque punk dans l’interpretation. Cette synthese, entre la nostalgie des sixties et la vitalite du present, annonce directement la britpop qui dominera la decennie suivante.
L’influence du disque sur la generation suivante est immense. Oasis, Blur, Cast et tant d’autres se reclameront de cet heritage, de cette facon de marier les melodies imparables et l’energie rock. Lee Mavers, malgre lui, devient le parrain d’un mouvement entier, le passeur entre l’age d’or des sixties et la renaissance pop des annees 90. Son refus de la celebrite, son retrait progressif de la scene, n’auront fait qu’accroitre son aura de legende maudite.
« There She Goes » connaitra une seconde vie au fil des reprises et des utilisations dans les films et les publicites, devenant l’une des chansons les plus aimees de son epoque. Sa simplicite apparente cache une science melodique consommee, cet art rare de faire croire que tout coule de source. C’est sans doute la le plus grand talent de Mavers, donner a ses chansons cette evidence trompeuse qui est la marque des plus grands auteurs.
The La’s restera donc comme un groupe d’un seul disque, mais quel disque. Plutot que de gacher leur heritage avec des oeuvres en demi teinte, ils se sont arretes au sommet, laissant derriere eux un album parfait et un mystere intact. A ecouter pour la beaute pure de ses melodies et pour comprendre les racines de la britpop. Un chef d’oeuvre involontaire, signe par un genie qui ne se sera jamais satisfait de sa propre perfection.
Le genie et la frustration
L’histoire des La’s est aussi celle d’un gachis magnifique. Lee Mavers, persuade que le disque ne rendait pas justice a sa vision, aurait passe des annees a tenter d’enregistrer un successeur qui ne verra jamais le jour. On raconte qu’il cherchait un son impossible, exigeant du materiel vintage et des conditions introuvables, sombrant peu a peu dans une quete perfectionniste qui confine a l’obsession. Le mythe du genie maudit, dans toute sa cruelle splendeur.
Cette disparition progressive de la scene n’a fait qu’accroitre la fascination pour le groupe. Les La’s sont devenus l’incarnation du potentiel inaccompli, de ces talents immenses que leur propre exigence finit par paralyser. Mais cette frustration ne doit pas occulter la beaute de ce qui a bel et bien ete enregistre, ce disque unique qui suffit a assurer leur place dans l’histoire de la pop britannique.
L’ombre des La’s plane sur toute la decennie suivante. Quand la britpop explosera, ses heros ne cacheront pas leur dette envers ce groupe de Liverpool qui avait su renouer avec la grande tradition melodique anglaise. Le disque devient une reference secrete, un tresor que se transmettent les amateurs eclaires, la preuve qu’un seul album peut parfois peser plus lourd que des discographies entieres.
« There She Goes » continue de resonner, intacte, a chaque nouvelle generation qui la decouvre. Sa fraicheur eternelle, sa simplicite trompeuse, en font l’une de ces chansons rares qui semblent echapper au temps. A redecouvrir, avec tout l’album, pour la beaute pure d’une pop melodique qui n’a jamais ete egalee. Les La’s auront brule vite et fort, mais leur lumiere n’a jamais cesse de briller depuis.
Rares sont les groupes a avoir laisse une empreinte aussi profonde avec une production aussi mince. The La’s appartiennent a cette aristocratie discrete des formations d’un seul disque dont l’ombre depasse de loin celle de groupes bien plus prolifiques. La preuve eclatante qu’en musique, la qualite l’emporte toujours sur la quantite, et qu’un seul chef d’oeuvre suffit a traverser les decennies.
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