1986 Album

On the Beach

par Chris REA

4,0
Sortie 1986
Artiste Chris REA

Quand Chris Rea posa sa serviette à Formentera et changea de carrière

Mille neuf cent quatre-vingt-six. Pendant que la moitié de la planète se trémousse sur de la synthpop clinquante et des batteries gonflées à la réverb, un grand gaillard du nord-est de l’Angleterre, gueule de docker et voix de gravier trempé dans le whisky, sort tranquillement son huitième album studio. Titre : « On the Beach ». Sortie le 14 avril 1986 chez Magnet Records. Et là, mes agneaux, c’est le virage. Chris Rea, le type qu’on avait un peu rangé au rayon des chanteurs à guitare honnêtes mais sans génie, vient de trouver SA formule. Et cette formule, elle sent la crème solaire, le sel et la mélancolie de fin de vacances.

L’histoire est presque trop belle pour être vraie, sauf qu’elle l’est. Rea et sa femme Joan passent du temps à Formentera, le petit caillou paradisiaque qui flotte au large d’Ibiza. Le soleil, le sable, le rocher d’Es Vedrà à l’horizon. Rea racontera plus tard que Formentera, c’est l’endroit où, selon ses mots, « me and my wife became me and my wife ». Voilà. Pas besoin d’un manuel de séduction de quatre cents pages : il suffisait d’une île et d’une guitare. De ce séjour naît le morceau-titre, et de ce morceau-titre naît une nouvelle vie d’artiste.

La slide guitar, ou comment faire pleurer six cordes

Parlons-en, de cette guitare. La signature de Chris Rea, son arme fatale, son passeport pour la postérité : la slide guitar. Ce son liquide, glissant, qui pleure sans jamais chougner, qui chante au lieu de frimer. Sur « On the Beach », elle est partout et nulle part à la fois, smooth et mélodique, jamais démonstrative. Rea n’est pas du genre à vous coller un solo de trois minutes pour montrer qu’il a des doigts. Non. Il pose deux notes, il les laisse fondre comme un glaçon dans un pastis, et c’est plié. L’homme-orchestre fait d’ailleurs à peu près tout tout seul sur le disque : chant, guitares, claviers, piano acoustique, basse fretless. Un vrai bricoleur de génie dans son atelier sonore.

Le morceau-titre, lui, est un cas d’école. Un rythme nonchalant, des synthés aériens qui flottent comme une brume de chaleur, et cette slide qui serpente au-dessus de tout ça. C’est de la pop adulte, oui, mais de la pop adulte qui a une âme et un coup de soleil. Le genre de chanson qu’on croit connaître par coeur avant même de l’avoir entendue, tellement elle s’installe vite sous la peau.

Triomphe sur le continent, haussement d’épaules à la maison

Et c’est là que ça devient cocasse, parce que voilà le grand paradoxe de Chris Rea : le prophète boudé chez lui et adulé chez les voisins. L’album « On the Beach » grimpe à la 11e place au Royaume-Uni. Honnête, sans plus. Mais traversez la Manche et accrochez-vous : numéro 1 aux Pays-Bas, numéro 2 en Allemagne, numéro 7 en Norvège, numéro 4 en Nouvelle-Zélande, numéro 10 en Suisse, numéro 11 en Suède. L’Europe continentale a adopté le bonhomme comme un cousin du Sud. Les Britanniques, eux, ont fait la fine bouche.

Le single du morceau-titre, sorti en mai 1986, raconte la même histoire, version dégoûtée : 57e place seulement au Royaume-Uni, alors qu’il cartonne en France et aux Pays-Bas. Et la critique d’outre-Manche n’a pas été tendre. Roger Holland, du magazine Sounds, a carrément qualifié « On the Beach » de « bland and fraudulently sincere miasma », traduisez : un brouillard fade et faussement sincère. Charmant. Comme quoi, à l’époque, encenser Chris Rea dans la presse rock anglaise, ça ne faisait pas très cool. Grave erreur d’aiguillage, comme l’histoire le prouvera.

Une production de Montreux et un classique qui refuse de mourir

Côté fabrication, le disque a été enregistré entre août et décembre 1985, produit par Rea lui-même épaulé par David Richards, aux Anderburr Recording Studios dans le Berkshire et, tenez-vous bien, aux fameux Mountain Studios de Montreux, en Suisse, le QG de Queen au bord du Léman. Pas mal pour un album qui sent les Baléares. À noter aussi sur le disque le morceau « Giverny », clin d’oeil à la maison française de Monet, où Rea avoue avec un humour pince-sans-rire qu’il n’avait pas franchement envie d’y être : « I didn’t want to be there. I was only there because she (his wife, Joan) was there ». Le poète des plages a ses limites touristiques, et il assume.

Mais la vraie revanche, la voici. En 1988, Rea réenregistre « On the Beach » pour sa compilation « New Light Through Old Windows », cette fois produit avec Jon Kelly. Et là, miracle : la nouvelle mouture explose à la 12e place au Royaume-Uni, 18e en Irlande, et atteint même la 9e place du classement Adult Contemporary du Billboard américain en 1989. Le même titre, deux ans plus tard, enfin reconnu chez lui. Sans oublier la fameuse « Formentera Mix » qui prolonge la légende et rappelle d’où vient toute cette histoire.

Moralité, les amis : « On the Beach » n’est pas qu’un album de vacances. C’est le moment exact où Chris Rea a cessé d’être un bon faiseur pour devenir une signature. Un son, une ambiance, une slide guitar qu’on reconnaît entre mille dès la première note. Posez le vinyle, fermez les yeux, et vous y êtes : le sable, le rocher d’Es Vedrà, et ce coucher de soleil que Rea jurait être le meilleur, et de loin.

La note des passionnés

4,0 /5

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